Centre de Recherche sur la Canne et le Bâton
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LA CANNE DE SAINT JACQUES A COMPOSTELLE

Quelques personnes intéressées par les traditions compagnonniques ont relevé un détail troublant sur le portique ou porche de la Gloire, à la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle, en Galice (Espagne).
Edifié au XIIe siècle, ce portique comporte plusieurs statues de saints. Comme elles sont très claires, j’emprunte à Louis Bonnaud, qui présida la Fédération folklorique du Centre-Ouest, à Limoges, les lignes qui suivent, adressées à Roger Lecotté, conservateur du musée du Compagnonnage, le 10 septembre 1970 :

« En observant le célèbre « Portico de la Gloria » de la cathédrale, j’ai été frappé par un détail que vous connaissez certainement, mais qui m’a fait penser à une canne de Compagnon.
En regardant l’arc central du Portico de Gloria, on remarque de chaque côté deux groupes de personnages : à gauche les prophètes Moïse, Isaïe, Daniel et Jérémie, à droite, faisant face à ces derniers, saint Pierre (face à Moïse), saint Paul, saint Jacques et saint Jean l’Evangéliste.
Je n’entre pas dans le détail de l’histoire de ce Portico et de son auteur, le Maestro Mateo, mais saint Jacques, déjà figuré assis sur le trumeau du portail, est figuré à nouveau debout dans le groupe d’apôtres qui, selon Yves Bottineau, sont les « fondements de la religion catholique ».
Saint Jacques debout s’appuie de la main gauche sur une canne autour de laquelle s’enroule une « écharpe » qui m’a fait penser au cordon qui orne les cannes compagnonniques. Cette canne est en forme de tau dont chaque bout porte une tête de monstre (mi-homme, mi-animal), le bout est ferré d’une courte pointe. Sous la main gauche posée sur le tau part l’écharpe qui se croise trois fois avant le nœud final. La peinture actuelle (est-ce la polychromie ancienne ?) est bleue. Les pans de ce que j’appelle l’écharpe se terminent par une ornementation d’orfroi de couleur blanche.
Voici en marge un mauvais dessin d’après celui pris sur place et une carte postale de la partie du portique où figurent les quatre apôtres dont le saint Jacques à la canne.
S’agit-il là d’une coutume en usage à l’époque ? je ne saurais dire, mais seul de tous les personnages figurés sur ce portail, saint Jacques a cette canne. »

Roger Lecotté fut intéressé par cette information et il fit faire un cliché agrandi de la statue, qui figure encore aujourd’hui au musée du Compagnonnage, dans la section consacrée aux « rixes de toujours ».
Le dessin de Louis Bonnaud est ici joint.

L’année suivante, en 1971, Louis CHARPENTIER publia « Les Jacques et le mystère de Compostelle » (Robert Laffont, collection « Les énigmes de l’univers »). L’ouvrage est fort critiquable sur le fond et manque incontestablement de rigueur historique, mais il signala aussi la présence de saint Jacques le mineur avec sa canne, p. 250, avec une photo (ici reproduite) : « Enfin, il est deux saint Jacques, parmi les Apôtres figurés au portail de la Gloire. Saint Jacques le Majeur, en l’honneur de qui fut réalisée la basilique, et saint Jacques le Mineur, celui qui ressemblait si fort à Jésus, le possesseur de tous ses secrets, le savant, le boiteux, et qui porte aussi sa canne, non de pèlerin, mais bien de constructeur, la canne enrubannée du compagnon. Un « Jacques » ! ».

Tout cela appelle commentaire. D’abord, assimiler comme le fait L. Charpentier un constructeur à un compagnon est réducteur, puisqu’il y eut dès les origines de multiples compagnonnages qui n’étaient pas liés à la construction (métiers du textile, cordonniers). Le livre a été publié dans les années 1970, durant lesquelles, et pour une décennie encore, ont fleuri les livres les plus fantaisistes sur le Compagnonnage, mélangeant ce mouvement, ses rites et ses symboles, à ceux de la Franc-maçonnerie, de l’alchimie, des Templiers, des traditions celtes, et à toutes sortes de courants ésotériques.

Néanmoins la canne tenue à Compostelle par l’apôtre Jacques le Mineur est insolite. On peut en effet trouver troublant le fait qu’elle soit portée par saint Jacques le Mineur quand on sait que le personnage de Maître Jacques, fondateur légendaire des compagnons du Devoir, s’est constitué à partir d’éléments chrétiens. Son légendaire, élaboré tardivement au début du XIXe siècle, est composite. Il emprunte pour partie au Christ, à saint Jacques le Majeur, puis à Jacques de Molay, dernier grand maître des Templiers, entre autres personnages. Mais avant sa première mention (1707, puis 1730) on ne sait rien sur lui. Il n’est qu’un nom sans légende jusqu’à la fin du XVIIIe siècle : Maître Jacques.

Venons-en à la « canne » de saint Jacques telle qu’elle figure au portail de la Gloire. Evidemment, les rubans entrecroisés de haut en bas font penser aux deux « couleurs » (rubans) que les compagnons enserraient de la sorte autour du fût de leur canne, lorsqu’ils exerçaient leurs fonctions de « rouleur », c’est-à-dire de détenteur du rôle et de placier auprès des patrons ; c’est le rôleur ou rouleur qui réglait aussi les cérémonies d’arrivée et de départ des compagnons dans une ville. Sa fonction constituait une lourde charge et il ne l’exerçait que sur une courte durée. Elle a subsisté dans l’actuel Compagnonnage, mais se limite, ce qui est déjà beaucoup, à celle d’un maître de cérémonies. Un exemple est donné ici à partir d’un tableau-souvenir aquarellé réalisé vers 1830 par le peintre Etienne LECLAIR pour le compagnon passant charpentier « Dauphiné la Fidélité ».

Historiquement, la plus ancienne mention de cannes enrubannées remonte au milieu du XVIIe siècle (elle est attestée chez les compagnons chapeliers). On ignore si d’autres corps de métiers enroulaient des couleurs autour de leur canne avant les premiers témoignages par l’image, au début du XIXe siècle. Près de cinq siècles séparent la canne de saint Jacques de la pièce d’archive des compagnons chapeliers (1655). C’est beaucoup pour y voir une continuité.

Etait-ce une coutume partagée par d’autres groupes sociaux ? Assurément oui, si l’on se souvient qu’en 1806 le chef d’une « vogue » (société de jeunesse) dans les Hautes-Alpes, tenait un bâton enrubanné (de quelle façon, le texte de 1836 ne nous le dit pas ; les rubans pouvaient simplement être accrochés au niveau du pommeau et y pendre). Voir l’article : La canne enrubannée de l’abbé des Hautes-Alpes.
Il en était de même en ce qui concernait les conscrits, qui paradaient dans les rues, précédés de l’un d’eux, tenant une canne enrubannée ou à filets colorés, peints sur le fût. Voir l’article : Cannes de conscrits et cannes de compagnons.

Mais ces usages voisins de ceux des compagnons ne sont attestés qu’au début du XIXe siècle et on ne sait pas si les hommes du Moyen Age se servaient de semblables cannes à rubans comme insignes de fonctions particulières.
Il faudrait vérifier si la légende la photo de saint Jacques, publiée dans le livre de L. Charpentier, s’appuie sur des certitudes. Il écrit en effet : « dans les Pyrénées, on retrouve ces « couleurs » disposées sur les crosses d’évêques constructeurs. » Ce n’est pas exactement la même chose : la crosse ou le fût du bâton. Et ces évêques (lesquels ?) étaient-ils vraiment des « constructeurs », ou plutôt ne l’étaient-ils pas tous plus ou moins, lorsqu’ils décidaient la construction d’une église ou d’un monastère ? Cela n’en fait pas pour autant des « bâtisseurs », marteau et truelle à la main, et encore moins des compagnons tailleurs de pierre.

On remarquera enfin que la forme de la canne de saint Jacques le Mineur est celle d’un tau, comme l’est l’attribut traditionnel de saint Antoine et comme en ont porté les évêques avant d’adopter le bâton pastoral en forme de crosse. Or, le tau est absent de l’iconographie et des attributs des compagnons du tour de France. Leur canne est essentiellement un bâton de voyageur qui devient une canne lorsque le jonc exotique se répand en France, et qui s’orne d’un pommeau gravé et d’une cordelière à partir des années 1840.

En conclusion, malgré la présence d’un bâton enrubanné (comme les cannes de compagnons) et malgré l’inévitable rapprochement que l’on peut faire entre saint Jacques et Maître Jacques, on ne peut pas affirmer qu’il s’agit de la première et de la plus ancienne présence d’un attribut compagnonnique. Il faudrait disposer d’autres occurrences, dans la statuaire médiévale ou les enluminures, pour en tirer des conclusions dans un sens ou un autre, c’est-à-dire comme attribut compagnonnique ou comme emblème religieux.

Article rédigé par Laurent Bastard, merci :)

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