Centre de Recherche sur la Canne et le Bâton
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L’ « ENCHANTILLON » DES BONS COUSINS CHARBONNIERS

Les Bons Cousins Charbonniers constituaient au moins depuis le XVIIe siècle une association de charbonniers comportant bien des analogies avec les compagnonnages. Ces ouvriers étaient itinérants, se déplaçant de forêt en forêt sur de vastes étendues régionales, au fur et à mesure des coupes de bois (ou « ventes ») transformés en charbon.
Population nomade, sa cohésion et sa survie reposaient sur une forte solidarité cimentée par une structure initiatique, au sein de laquelle on était admis par un rituel particulier de type christique. Un bon cousin charbonnier se déplaçant d’une région à une autre pouvait trouver aide et assistance auprès de frères éloignés.
Ces associations étaient surtout répandues en Bourgogne, en Franche-Comté, dans le Jura. On en a des traces aussi en Normandie et dans le Nivernais.
Il semble que leurs rites et symboles aient été connus et réaménagés par des non-professionnels à la fin du XVIIIe siècle qui, à l’instar des loges maçonniques, ont créé des « ventes » à but fraternel, pour y développer une sociabilité transcendant les catégories sociales. Les apports maçonniques aux vieux rites christiques des bons cousins sont d’ailleurs assez nombreux.
Ces sociétés ont connu un avatar politique avec la Carbonaria en Italie, dont les rites ont été importés de France sous l’Empire par un dénommé Briot, avant de revenir en France, dans sa version de société secrète politique, dans les années 1820, pour constituer la Charbonnerie, bien connue par l’histoire tragique des quatre sergents de La Rochelle, condamnés à mort exécutés en 1822 pour conspiration.
La Charbonnerie de type fraternel s’est éteinte à la fin du XIXe siècle mais a connu diverses résurgences à partir des années 1970 et constitue aujourd’hui, en diverses régions de France, une sorte de « franc-maçonnerie du bois ».

Ce préambule était nécessaire pour faire état d’un objet emblématique des bons cousins charbonniers : l’ « enchantillon » ou « échantillon ».

Il s’agissait d’un bâtonnet taillé en biseaux inversés à chaque extrémité, qui servait d’objet symbolique, d’instrument de reconnaissance entre bons cousins et aussi de moyen de communication pour convoquer les membres d’une vente à une réunion.

Il en existe une description précise dans le « Recueil précieux de la Charbonnerie des premiers temps ou la Société des Francs-Charbonniers rendue à sa première institution et à son ancienne observance » par « un Frère B.C., Ami de l’Ordre, des Hommes et de la Vérité (1803).
Dans le « catéchisme » (Demandes et Réponses) on lit ceci, concernant le grade d’apprenti (l’autre grade étant celui de maître) :

« D. Qu’est-ce que l’Enchantillon qui vous a été remis ?
R. C’est un bout de bois de coudrier, de la longueur de trois pouces (Nota : un pouce = 2,7 cm, soit 8,10 cm), coupé franc en sens contraire, et taillé de biais à chaque bout ; cet Enchantillon est sans nœud et l’écorce non enlevée.
D. A quoi sert cet Enchantillon ?
R. Il sert de modèle pour fabriquer le bois propre à construire des fourneaux à charbon ; il est un signe du travail et de l’occupation des Apprentis, et sert aussi à les reconnaître au besoin.
D. Comment, et de quelle longueur, doit être coupé le bois pour faire le charbon ?
R. Il doit être taillé tel que l’Enchantillon, principalement celui qui sert à former le Tétet ou Coq du fourneau ; dix fois la longueur de ce modèle fait celle du bois à charbon qui doit être de trente pouces ou deux pieds et demi de long. »

On comprend bien de quoi il s’agit : un morceau de bois de noisetier, biseauté dans un sens et un autre à chaque extrémité et mesurant 18 cm de longueur. L’Enchantillon est un « échantillon », un modèle, une sorte d’étalon. Si on multiplie sa longueur initiale (8,10 cm) par 10, on obtient la longueur d’un morceau de bois destiné à la carbonisation (81 cm). Il est placé incliné avec tous les autres, sur deux ou trois rangées, en cercle, et formant un fourneau en forme de dôme. Sa coupe en biseau facilite sa superposition.
Le mât central (le Tétet, probable dérivé de « tête », la partie haute d’un homme, ou le coq, par analogie avec celui qui est en haut d’un clocher), autour duquel on en place deux autres, forme un espace appelé cheminée, et c’est par là qu’on introduit des feuilles, fougères, brindilles sèches, qu’on enflamme. Le feu se communique lentement à l’ensemble des morceaux de bois. La combustion est incomplète, le bois se carbonise à l’étouffée car la meule est couverte de terre ; on ne ménage ici et là que quelques trous (évents) pour permettre le tirage par apport d’air. L’opération était délicate et nécessitait du savoir-faire, car il ne fallait pas que trop d’air pénètre d’un coup dans la meuble au risque de tout enflammer et réduire en cendres.

D. Pourquoi l’Enchantillon doit-il être uni ?
R. Pour montrer la simplicité d’un Apprenti, et le peu de connaissance qu’il a des mystères de la charbonnerie.
D. Que signifie l’Enchantillon d’Apprenti ?
R. Comme il renferme des symboles qui ne peuvent m’être développés en ce grade ; j’ignore ce qu’il doit exprimer (faisant l’acte de soumission) mais je désire toujours l’apprendre de mes maîtres.
D. Où devez-vous porter l’Enchantillon ?
R. Comme il est un attribut de la Charbonnerie, nous devons le porter attaché à nos habillements, afin que cet emblème de notre travail nous soit sans cesse présent.
D. Que montre-t-il en particulier ?
R. Que les vertus sont les échantillons qui doivent servir à la construction du fourneau moral de notre être, sans quoi il resterait imparfait, et ne pourrait que produire un mauvais charbon.
D. Etes-vous pourvu d’un Enchantillon ?
R. Oui, respectable chef (en le montrant), le voilà (en le portant sur son cœur), il m’est bien précieux ! je ne le quitterai jamais, je le dois, si ce n’est pour l’échanger contre un plus précieux encore. »

Plus loin il est à nouveau question de l’Enchantillon :

« D. A quoi travaillent les Apprentis ?
R. A abattre le bois, l’ébrancher, le fendre et échantillonner.
D. A quoi occupe-t-on principalement le bois enchantillon ?
R. A former le Tétet ou Coq d’un fourneau à charbon.
D. Qu’entendez-vous par le Tétet d’un fourneau ?
R. Sa partie supérieure, ce qui sert à former toutes ses dimensions. »

Il est aussi dit qu’on distingue la baraque d’un Franc-Charbonnier « par le dessus de la porte, formé d’un soliveau enchantillonné » et que, lors d’un repas entre bon cousins, il faut couper le pain « en coins » comme un échantillon, c’est-à-dire en biseau.
Ajoutons, au vu des représentations figurant sur des gravures et céramiques, que l’échantillon semble parfois avoir été marqué de stries obliques, dont le tracé était peut-être propre à chaque possesseur de bâtonnet.

Sur le mot lui-même, il faut remarquer que le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) le définit bien comme une « matrice type », une « dimension réglementaire », une sorte de gabarit. Cela correspond au bâtonnet lui-même. Mais cela n’explique pas pourquoi les morceaux de bois qui sont destinés à être carbonisés prennent aussi le nom d’échantillons, comme nous l’avons vu plus haut. Ils ne sont les modèles que d’eux-mêmes.
On peut donc se demander si ce morceau de bois n’aurait pas revêtu autrefois un sens particulier. Ce qui nous incite à le croire, c’est que nous l’avons déjà rencontré dans un autre contexte professionnel, celui des boulangers.
Selon les règlements arrêtés par Etienne Boileau au XIIIe siècle pour les métiers de Paris, le nouveau talemelier (boulanger) se voyait remettre un bâton par celui qui encaissait les redevances au profit du roi, et à chaque paiement annuel durant quatre ans, on faisait une « coche » (encoche) sur ledit bâton. Il ne fallait pas le perdre sous peine d’amende. Or, comment se nommait ce bâton ? Un « échantillon » !
(voir l’article : Une « oche en un baston » chez les talemeliers du XIIIe siècle).

Les illustrations du présent article proviennent de différents livres (le Recueil précieux… (1803), celui de Saint-Edme : Constitution et organisation des Carbonari (1822), de diplômes, d’une tabatière (figurant dans le livre de Solange de Plas : Tabatières (vers 1990) ; l’assiette montrant un échantillon avec trois stries au-dessus d’un fourneau d’où émerge une perche taillée en biseau (le tétet) est issue du site Rite-ancien-forestier.org).

Article rédigé par Laurent Bastard, merci :)

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