Centre de Recherche sur la Canne et le Bâton
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TOUJOURS EN JONC, LA CANNE DU COMPAGNON ?


La canne des compagnons du tour de France, en jonc exotique (rotin de Malacca), est si connue qu’on a l’impression qu’elle a toujours eu la forme qu’elle présente et qu’elle a toujours été faite dans les mêmes matériaux. Cela tient au fait que les plus anciennes cannes compagnonniques qui ont été conservées datent toutes du XIXe siècle, et que quelques fabricants ont instauré à la fin dudit siècle des modèles qui ont fini par uniformiser dimensions et matières des cannes.

Or, si la canne est un attribut mentionné dans les archives des compagnons (ou la police) avant le XIXe siècle, rien ne nous permet de penser qu’elles étaient exactement comme celles que nous connaissons aujourd’hui et depuis deux siècles. Comme souvent en d’autres cas, se produit un phénomène de « patrimonialisation », c’est-à-dire qu’à un moment de son histoire, un groupe social considère comme des éléments intangibles de son patrimoine des éléments qui se sont en fait développés ou figés à une certaine époque.

Le texte qui suit est particulièrement intéressant, car il émane d’un compagnon contemporain (il est décédé il y a quelques années). Lui, a très bien saisi que la canne compagnonnique qui a été célébré par la chanson et par l’image au XIXe siècle, n’avait pas forcément été la même auparavant et qu’elle serait amenée – peut-être – à se transformer.
L’auteur en est Pierre BAUMAN, « Genevois la Fraternité de Plainpalais ». Ce potier-céramiste de métier fut reçu au sein dees compagnons maçons-tailleurs de pierre des Devoirs en 1954 ; il est décédé en 1999. Il publia son étude sur « La Canne » dans la revue « compagnons et Maîtres d’oeuvre » de février-mars 1988, qui est le périodique de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment.

« Nos cannes ne sont en réalité pas en « jonc » mais en rotin de Malaisie. Ce rotin (ou jonc de Malacca) provient également d’Australie, de Birmanie et d’Indochine, comme d’Afrique occidentale et équatoriale. Mais il ne provient pas de Palestine, comme le voudrait certaine légende à la vie dure chez les compagnons. (…)
Le marché mondial des rotins se tient à Singapour ou Hong-Kong. (…) Le rotin fut importé pour la première fois en Europe, à la fin du XVIIe siècle, par des commerçants hollandais. Ce qui permet d’assurer que les Compagnons du temps de Louis XIV et Louis XV même, n’avaient pas de cannes de jonc telles que nous les connaissons. »

Voilà qui est clair sur le plan historique. P. BAUMANN poursuit :

« Les cannes compagnonniques en rotin, tout comme les chapeaux-claques ne sont traditions compagnonniques que d’une certaine mode du temps. Cette constatation n’est pas affligeante bien au contraire : elle permettra dans les temps à venir de débarrasser notre folklore d’un tas de coutumes désuètes qui nous déconsidèrent dans l’esprit des jeunes.
Le jour où nous ne pourrons plus nous procurer du rotin pour nos cannes, nous les ferons faire en matière plastique, le produit de l’intelligence des hommes de notre temps, dont nous n’avons pas à rougir.
Si nous voulons que le Compagnonnage vive, il faut l’actualiser dans ses coutumes tout comme les cours professionnels l’ont été au goût du jour. Qui n’avance pas, recule.
Ce qu’il faut considérer dans notre canne, c’est son symbole qui est splendide, quelle que soit la matière dont elle est faite. Nous pensons que cette légende du jonc est venue « après coup » pour légitimer la mode du temps. Cela est courant.

La légende en question n’est d’ailleurs pas très définie : ce serait Maître Jacques, architecte du Temple de Salomon avec le Père Soubise qui, persécuté par les disciples de ce dernier, se serait jeté dans le Jourdain pour échapper à ses assassins. Manquant se noyer, il aurait été sauvé par les joncs de la berge. Une autre version porte la scène dans les marais de St-Maximin près de la Sainte-Baume. Le jonc sauveur de Maître Jacques aurait, depuis, été la plante honorée des Compagnons… »

Le point de vue du compagnon BAUMANN est intéressant et visionnaire. Intéréssant, car juste sur le plan historique, et modéré. Il tient le milieu entre les conservateurs, convaincus que leur canne a toujours été la même et le restera dans les siècles à venir, et qu’il faut la conserver telle quelle. Et les progressistes, représentés surtout à la fin du XIXe siècle par certains compagnons de l’Union Compagnonnique, qui voulaient supprimer un accessoire considéré comme encombrant et ridicule, rappelant le vieux Compagnonnage poussiéreux et les rixes fratricides. BAUMANN, lui, nous fait comprendre qu’il faut distinguer l’objet et ce qu’il symbolise : oui, il faut conserver la canne, car elle est le support d’une idée, d’une morale, mais non, il ne faut pas imaginer qu’elle sera toujours en jonc de Malacca, et peu importe.

Son point de vue était visionnaire. En effet, près de 15 ans plus tard, les compagnons de l’Association ouvrière des compagnons du Devoir (autre mouvement auquel n’appartenait pas BAUMANN) a franchi le pas devant les difficultés d’approvisionnement en rotin brut. L’AOCD a mis au point une canne en fibre de carbone et matière plastique, qui est démontable (et qui permet ainsi d’être jointe aux bagages, lorsqu’on compagnon prend l’avion). Les premiers modèles sont apparus il y a trois ans. Nous reviendrons sur ce sujet prochainement.

Article rédigé par Laurent Bastard, merci :)

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