Centre de Recherche sur la Canne et le Bâton
Bibliothèque de ressources historiques, culturelles, artistiques, litteraires, sportives…sur la canne et le bâton, en France et dans le monde…
PRADIER LE BATONNISTE

Le mot « bâtonniste » désigne celui qui pratique le jeu d’armes du bâton, selon les règles de cet art, mais au XIXe siècle, il s’employait aussi pour dénommer le bateleur, l’artiste de rue, qui savait habilement manier son bâton pour effectuer des tours d’adresse et d’équilibre.
L’un des plus célèbres bâtonnistes parisiens du XIXe siècle fut un nommé PRADIER, qui faisait déjà la démonstration de ses talents avant 1848 et qui mourut en 1864.
Plusieurs écrivains lui ont consacré des biographies. Charles YRIATE l’a longuement évoqué (page 281 et suivantes) dans « Les Célébrités de la rue », en 1864. On pourra le lire sur le site www.paris-pittoresque.com, en rubrique « Personnages ».

En 1867, Victor FOURNEL publie « Ce qu’on voit dans les rues de Paris ». Aux pages 155-156, il décrit Pradier :
« Voici devant moi le bâtonniste Pradier, artiste célèbre et vraiment inimitable, qui conserve dans les exercices les plus étourdissants l’aisance et l’aplomb qui sont le cachet de la perfection. Cet homme, correct dans sa mise et tout de noir habillé, comme un notaire, mais doué d’un masque facial des plus mobiles et des plus expressifs, a la verve entraînante, l’intarissable faconde du prestidigitateur Bosco. Rempli de la conscience de son mérite, loin de quémander des sous, à la façon des industriels ordinaires, il se borne à dire ce qu’il veut avant de commencer, et il attend, sans presser en rien son public. Après avoir ainsi fait d’abondantes récoltes, il trouve encore le moyen de prélever un impôt extraordinaire pour finir, en annonçant ses tours les plus remarquables.
« Je vais, dit-il d’abord, mettre mon bâton en équilibre sur mon nez, comme ceci ; je placerai deux sous sur le bout du bâton, puis, d’un petit coup sec appliqué avec le doigt, comme cela, je ferai tomber ledit bâton, que je rattraperai de l’autre main, et les deux sous viendront d’eux-mêmes s’engouffrer dans le gousset de mon gilet. Mais il me faut deux sous. »
Et on lui jette les deux sous, et il fait le tour.
« Ne vous en allez pas, s’écrie-t-il alors : je vais maintenant entasser une pile de cinquante sous… que vous allez me jeter (il rit d’une façon goguenarde en voyant la mine des spectateurs), sur l’extrémité de mon bâton, et je ferai le même tour, sans qu’un seul roule à côté. Ah ! c’est beau… mais c’est cher. Tenez, moi, je mets vingt-cinq sous. »
Et il finit toujours par obtenir les vingt-cinq autres, – quelquefois, il est vrai, au bout d’une demi-heure au moins d’attente, pendant laquelle, dit-on, il pousse, à certains jours, l’ironie jusqu’à fumer une cigarette. Mais on ne s’en va pas, parce qu’on est curieux de voir un tour pareil. En effet, les cinquante sous disparaissent, comme un torrent, dans la « mer Noire », suivant son expression, puis il salue la foule.
« Messieurs, dit-il, la séance est… dans ma poche. »

Quelques années plus tard, Maxime DU CAMP consacra d’autres lignes à Pradier dans « La mendicité à Paris », paru dans la Revue des deux mondes, tome LXXXVII, du 1er mai 1870, p. 193-194. Ce texte nous apprend que Pradier avait commencé sa carrière en maniant la canne d’armes :
« Parmi les bateleurs qui se sont fait une certaine réputation à Paris, il faut compter en première ligne Pradier le bâtonniste. C’était un ancien garçon de vin, qui, placé à l’une des plus mauvaises barrières de Paris et souvent obligé de faire évacuer le cabaret dont il avait la garde, était parvenu à manier la canne avec une adresse redoutable. Par suite d’une très haute intervention, il était autorisé à exercer ce qu’il appelait « son art » dans toutes les villes de l’empire, et à Paris on lui avait concédé certains emplacements interdits aux autres saltimbanques, notamment au coin de la place de la Madeleine, la place des Pyramides, la place de la Bourse le dimanche, le carré Marigny aux Champs-Elysées ; il ne resta point là, parce qu’il ne voulut pas acquitter au profit de la préfecture de la Seine 15 francs de location par mois et 5 francs pour le droit des pauvres.
Nul ne fut plus arrogant avec le public ; il le taxait à une somme fixe, sinon il restait immobile, ses bâtons à la main, ricanant et se moquant de ceux qui le regardaient. Il était d’une habileté extraordinaire, et jamais voltige de cannes ne fut exécutée avec une habileté pareille. La précision de son coup d’oeil et la sûreté de ses mouvements étaient faites pour surprendre.
C’était un petit homme râblé, solide, impudent, souvent fort humble avec les autorités dont il dépendait, quoique d’une insolence extrême avec les simples curieux. On a raconté bien des fables sur lui ; on a dit qu’emporté par une dévotion excessive, il ne faisait que prélever 2 francs pour vivre sur ses recettes quotidiennes, et donnait le reste aux églises. C’est là une des légendes populaires communes en tout pays à ceux qui sortent un peu de la foule ; il était marié, vivait sobrement et élevait deux enfants avec les produits de son industrie.
Cependant, aux mois de mai et de juin 1848, il donna la moitié de son bénéfice une fois par semaine, à la caisse de secours des ouvriers sans travail. Il est mort presque subitement en 1864. »

Les illustrations de cet article sont extraites du beau livre de Massin : « Les Célébrités de la rue » (Gallimard, 1981).

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :)

Tags:

Leave a Reply