Centre de Recherche sur la Canne et le Bâton
Bibliothèque de ressources historiques, culturelles, artistiques, litteraires, sportives…sur la canne et le bâton, en France et dans le monde…
LE MARCHAND DE CANNES, « UN DES PLUS GRANDS FLEAUX DE LA CAPITALE » (1841)

Dans « Les Français peints par eux-mêmes » (tome IV, 1841), Joseph MAINZER décrit « Le marchand de parapluies ». Il en complète le portrait peu flatteur par le marchand de cannes. On mesurera, à la lecture de ce pittoresque tableau, combien la canne était devenue au XIXe siècle l’accessoire indispensable du Parisien… ou de l’étranger qui voulait le devenir.

« Il y a une grande affinité entre le marchand de parapluies et le marchand de cannes. Celui-ci est, à mon avis, un des plus grands fléaux de la capitale. Il faut être étranger pour comprendre à quel point sont insupportables ces industriels ambulants qui encombrent les promenades, et semblent prendre un malin plaisir à venir, au milieu de vos méditations, de vos études physiologiques, mettre des bâtons dans les roues de votre imagination.

Vous les rencontrez sur les ponts, sur les quais, sur les trottoirs des boulevards, partout où il y a affluence de promeneurs : à quarante pas, ils sentent l’étranger ; ils s’avancent vers lui, bourdonnent à son oreille leur insolente et nasillarde mélodie, lui placent le bout d’une canne juste sous le bout du nez, l’accompagnent environ une douzaine de pas, dans cette position menaçante, et ne le laissent aller qu’au moment où ils voient monter à son visage le rouge de l’impatience. Enfin, il se croit libre ; point du tout : à peine le premier marchand s’est éloigné, qu’un second se présente, et le conduit, on peut dire par le nez, encore une douzaine de pas. Et malgré ses gestes de colère, le pauvre promeneur doit se résoudre à se laisser escorter de la sorte par trente ou quarante de ces maudits importuns, ou à rentrer chez lui.

Dans les premiers temps de mon séjour à Paris, désireux d’acquérir le droit de traverser le boulevard Montmartre en m’occupant d’autres choses que de bouts de cannes, je m’avisai d’en acheter une, et je la choisis assez grosse pour qu’elle fût visible à l’oeil le plus récalcitrant. Par malheur, j’avais oublié un ornement essentiel, le cordon. A peine eus-je quitté mon marchand, que je vis danser devant mes yeux une foule de cordons de toutes les dimensions, de toutes les formes, des cordons à vingt-cinq, des cordons à cinquante centimes. A voir un pareil empressement, je dus croire qu’il n’était pas permis de sortir à Paris avec une canne sans cordon, et je me hâtai de me munir de cet indispensable accessoire. Enfin, possesseur de tout ce que je croyais pouvoir assurer désormais la tranquillité de mes promenades, je me mis en marche, tenant fièrement ma canne sur mon épaule, et me disant intérieurement : « Maintenant, marchands de cannes et de cordons, race maudite, j’espère que vous allez me laisser en repos ; j’ai payé mon tribut à votre insultante rapacité ; grâce à une dépense de trente-cinq sous, me voici à l’abri du dégoûtant privilège que vous accorde la police : vous ne troublerez plus mes promenades, vous n’interromperez plus le cours de mes pensées… ». Je n’avais pas fini, que je rencontrai, à la hauteur du passage des Panoramas, l’infernale escorte qui, avec les mêmes manières, le même procédé, se mit à me poursuivre en m’offrant de changer ma canne et mon cordon.

Que faire contre pareille engeance ? Je ne vois pas d’autre moyen de leur échapper que de devenir Parisien, de perdre cet extérieur étranger, cet air étonné qu’ils connaissent si bien, qu’ils sentent de si loin, et dont ils s’autorisent pour percevoir une contribution en guise de bienvenue. »

La lithographie illustrant cet article, intitulée « Le flâneur », qui porte une canne sous le bras, est de Henry Monnier (1799-1877) et illustre la notice d’Auguste de Lacroix sur ce sujet, dans Les Français peints par eux-mêmes, tome II (1841).

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :)

Tags:

Leave a Reply