Centre de Recherche sur la Canne et le Bâton
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LA PLUS ANCIENNE IMAGE DE RIXE DE COMPAGNONS (1699)


Alors que les rixes entre sociétés compagnonniques rivales ou irrégulières sont connues dès le XVIIe siècle au moins, et que les archives policières et judiciaires renferment des centaines de dossiers à ce sujet jusqu’au milieu du XIXe siècle, leurs représentations par l’image sont rares. Ce n’est pas le pan d’histoire le plus glorieux du Compagnonnage et les estampes mettent davantage en avant les qualités morales des compagnons.

Or, la bibliothèque de Nantes conserve une estampe particulièrement intéressante, qui constitue sans doute la plus ancienne gravure illustrant une rixe entre compagnons armés de bâtons.

Il s’agit d’une scène de rixe aux portes de Nantes, entre compagnons cordonniers et garçons tailleurs « au sujet du pas de Nantes en 1699 », illustrant une chanson « à la gloire des garçons cordonniers ».

Voici son titre complet : « La Grande Victoire de Messieurs les Compagnons Cordonniers, remportée sur les Garçons Tailleurs au sujet du pas de Nantes en 1699, sur l’air la don don digue don ».
Elle a été gravée ou diffusée par Jacques Chiquet (1673-1721), graveur, éditeur et marchand d’estampes à Paris, rue Saint-Jacques, en 1699 ou au tout début du XVIIe siècle. C’est une feuille de chanson illustrée comme il en était vendu des dizaines dès qu’un évènement le justifiait.

Elle nous montre à l’arrière-plan la ville de Nantes, avec l’indication des monuments civils et religieux (la prison, les Jésuites, Notre-Dame, l’Oratoire, Saint-Pierre, le château, les Cordeliers, Saint-Amand, les Capucins). Ensuite, la Loire et un pont qui conduit au théâtre de la rixe.
S’y affrontent 20 personnages, certains étant désignés par leur nom : Maillard, Bellier, La Motte, Picard, Lamour, Colin, Go, Goms, La Fontaine, Dumas, Ditrey, L’Ange. Au premier plan, à droite, un « garçon tailleur » s’apprête à asséner un coup de bâton à un personnage nommé Sellier, qui s’enfuit, un papier à la main où on lit « Gobe prune ». La scène est légendée : « Jean de la Frôlasse dans sa fureur casse la tête au vendeur de chanson ».
Les autres personnages armés de bâtons sont des compagnons cordonniers, revêtus de leur tablier, qui poursuivent des garçons tailleurs presque tous tête nue, leur perruque ayant été arrachée.
Au premier plan, à gauche, la scène est explicite : un compagnon cordonnier (Bellier) arrache la perruque d’un garçon tailleur à genou (La Motte), son chapeau tombé, tandis qu’un autre compagnon cordonnier (Colin) s’apprête à lui donner un coup de bâton.

En dessous se situe le texte de la chanson (orthographe légèrement restituée):

Faut chanter à la gloire
Des Garçons Cordonniers
Qu’y ont eu la victoire
Dessus les Couturiers
La don don à coup de bâton.

C’est pour le pas de Nantes
Qu’ils furent bien bâtonnés
Ils sont dedans l’attente
D’être encore bien frottés
La don don digue don.

Il fallait voir La Pierre
Compagnon de Paris
D’une belle manière
Secouer bien leurs habits.
La don don digue don.

Se sauvant dans les caves
Sans perruques et chapeaux
Ils font par trop les braves
Ces croqueurs de noyaux
La don don digue don.

Dedans Nantes en Bretagne
Il y a vingt-cinq ans
On leur fit sans épargne
Le même passe-temps
La don don digue don.

Ne soyez plus volage
Compagnons pique-poux
Les Cordonniers sont sages
Et vous battront partout.
La don don digue don.

Les motifs de cette punition collective demeurent obscurs. Les compagnons cordonniers du Devoir sont attestés dès le XVe siècle et les compagnons tailleurs au XVIIe, mais sûrement antérieurs. Ces deux métiers étaient répandus partout en France, car on n’achetait pas du prêt-à-porter fabriqué en usine à l’étranger, mais chacun se faisait confectionner ses chaussures et ses vêtements, ou en achetait d’occasion chez les savetiers et les fripiers.
Les compagnons tailleurs d’habit et cordonniers, avec d’autres métiers, sont visés en 1655 par la faculté de théologie de Paris, qui dénonce leurs usages rituels comme impies et blasphématoires.
Au XVIIIe siècle, les compagnons tailleurs sont dits « du logis de l’oison bridé », sans que l’on sache d’où est issue cette dénomination.

Quoi qu’il en soit, à Nantes, il a dû se produire une affaire qui a entraîné par deux fois (vers 1675 et vers 1699) une expédition punitive des cordonniers envers les tailleurs, à la sortie de la ville. Le « pas de Nantes » doit faire allusion un « droit » particulier que les uns devaient peut-être verser aux autres. On trouve ailleurs, chez les compagnons de l’ancien régime, les termes de « droit du pas » (c’est-à-dire le droit d’entrer dans une ville), ou encore de « droit de passe », qui, lui, renvoie plutôt au rang des corps de métiers compagnonniques les uns par rapport aux autres.

En tout cas, on se demande ce qui a motivé cette querelle car les cordonniers et les tailleurs n’étaient pas en concurrence directe pour l’embauchage. Cette querelle naquit peut-être d’une moquerie, d’un affront des uns envers les autres, qu’il a fallu laver à coups de bâton, honneur oblige !

L’illustration concerne la gravure du centre du feuillet.

Article rédigé par Laurent Bastard, merci :)

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