Centre de Recherche sur la Canne et le Bâton
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EN RUSSIE, LA MORT PAR LE KNOUT

Sous les tsars, l’autorité des seigneurs envers leurs serfs et employés était exercée impitoyablement en cas de faute. On lira ci-dessous la description d’une exécution accomplie en 1859 ou 1860, rapportée par le comte de Montleu dans le « Musée des familles » de septembre 1872, p. 284-285.

Montleu, botaniste parisien, avait sympathisé avec deux Russes venus en France. Lors de leur retour en Russie, il décida de les accompagner pour découvrir leur pays et ses coutumes.

Il a été témoin d’une exécution sur la personne d’un serf dont la femme, qui nourrissait encore son enfant en bas âge, lui avait été enlevé de force pour servir de nourrice à l’enfant du seigneur. Un jour, plein de colère, il avait eu des mots menaçants pour ce dernier et avait été emmené. Il s’était échappé. Repris, il avait été déporté et il était suspecté de s’être enfui dans le seul but de tuer son seigneur. Pour ce fait, le gouverneur de Tobolsk l’avait condamné à la peine de quarante-neuf coups de knout.

Montleu nous décrit l’instrument, qui tient du fouet et du bâton : « Le knout est une longue lanière recuite dans une espèce d’essence, fortement enduite de limaille métallique, et portant au bout un petit crochet de fer. La préparation la rend très dure et très lourde. En la faisant sécher, on a replié les bords, qui forment une rainure dans toute la longueur de la courroie. S’abattant sur le dos nu du patient, le knout tombe de son côté concave sur la peau, que les bords de l’instrument coupent comme un couteau. La lanière ainsi incrustée dans les chairs, l’exécuteur ne l’enlève pas, mais la tire à lui horizontalement, ramenant au moyen du crochet, et par longues bandelettes, les parties détachées. »

Puis l’auteur relate les derniers instants du condamné :

« Tranquillement, il s’étendit, la poitrine en dessous, sur le chevalet. La brute ivre entra aussitôt en fonctions, non sans prodiguer encore à la victime ses infâmes railleries, ses odieux quolibets, que l’autre, d’ailleurs, sembla ne pas entendre. Tout d’abord il garrotta les mains sous la planche, que le patient tenait ainsi embrassée, puis les pieds à l’extrémité ; puis, tirant de sa poche un couteau, il fendit la chemise pour mettre le dos à nu. Ensuite, s’étant reculé d’une dizaine de pas et faisant siffler dans l’air sa redoutable lanière : – Ah ! tu as dit que je ne saurais pas diriger les coups ; tu vas bien voir, joli garçon, tu vas bien voir.

Puis il prit sa course pour s’arrêter brusquement à portée du patient, sur le dos duquel le terrible instrument tomba, et s’imprima en faisant jaillir le sang ; en le retirant à lui, le bourreau amena plusieurs lambeaux de chair.
Le malheureux poussa une sorte de long cri de gorge, comme celui d’un homme qui, de la voix, s’aide pour un effort.
- Un ! fit gravement l’officier de police, pendant que le bourreau se reculait pour prendre à nouveau son élan.
- Deux !
On vit une grande croix ruisselant de rouge sur le dos du jeune homme, qui fit entendre le même cri.
- Trois !
Le crochet ramena une épaisse bandelette dégouttante. Et malgré ce coup, qu’il qualifia lui-même de « magnifique », le bourreau alla prendre un instrument de rechange.

Au quatrième coup, on n’entendit qu’une plainte sourde. Au cinquième, on n’entendit rien. Alors, l’homme de police alla vers le chevalet, se baissa sous le visage du patient, et branlant la tête :
- Maladroit ! fit-il en regardant le bourreau en pitié.
Mais il continua cependant de compter jusqu’au quinzième les coups qui tombaient évidemment sur un cadavre. Puis il prononça le mot « ajourné » en étendant la main.
Quand un certain nombre de coups a fait perdre connaissance au patient, on l’emporte à l’hôpital pour le guérir, et, après guérison, il subit le reste de sa peine.
Un traîneau s’approcha, sur lequel les soldats se disposèrent à jeter le pauvre corps inerte, autour duquel se voyaient, sur la neige, de longues fusées de sang.

- Allons maintenant, monsieur, me dit alors l’officier, qui, depuis que j’avais voulu m’élancer vers le jeune homme, avait gardé une main sur mon épaule.
- Allons, répétai-je machinalement.
Et machinalement je me dirigeais vers le chevalet, qui semblait m’attirer comme attire l’abîme, quand on est pris de l’inconscient abandon du vertige.
Mais la main de l’officier me retint :
- Par là, dit-il, en me faisant tourner le dos au lieu du supplice. Voyez, la kibitka attend.
Je pus distinguer, en effet, à quelque distance, la voiture qui m’avait amenée, installée sur un traîneau attelé de deux chevaux. Deux gendarmes se tenaient à la portière.
- Que signifie ?… Que suis-je venu faire ici ? demandai-je brusquement, avec une sorte de pénible confusion dans les idées.
- Le gouverneur a pensé, me répondit gravement l’officier, qu’avant de reprendre votre voyage, ce spectacle pourrait vous être de quelque utilité. Il m’a d’ailleurs chargé de vous le dire. »

Sur les violences commises en Russie tsariste par les cannes, baguettes et bâton, voir les articles : Le tsar Alexandre passé par les baguettes et La terrible dubina de Pierre le Grand.

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :)

L’illustration est celle de l’article du Musée des familles de septembre 1872.

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