Centre de Recherche sur la Canne et le Bâton
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DU BATON PASTORAL A LA CROSSE D’EVEQUE

Dans les textes évangéliques reviennent souvent la comparaison entre le Christ et le berger, et plusieurs paraboles mettent ce dernier en scène. Jésus est le bon pasteur. Ceci s’explique par le fait que le christianisme, comme le judaïsme, sont des religions nées dans des pays d’élevage de moutons.
L’attribut des ministres du culte est donc le bâton de berger, mais celui-ci a connu une sensible évolution au cours des siècles.

Nous empruntons les larges extraits qui suivent à l’ouvrage très complet intitulé « Liturgia, encyclopédie populaire des connaissances liturgiques » publié sous la direction de l’abbé R. AIGRAIN aux Editions Bloud et Gay, en 1931, . Le chapitre sur la crosse n’occupe pas moins de cinq pages (335 à 340) en petits caractères ! On remarquera que l’auteur fait dériver le bâton épiscopal d’un bâton de voyageur, sans faire le rapprochement avec le bâton de berger, qui a fait l’objet d’un article sur ce site. Voir aussi les articles sur Le tau ou bâton de saint Antoine et Un tau pastoral en ivoire sculpté.

« LA CROSSE. A vrai dire, nous devrions intituler ce chapitre « le bâton pastoral », car selon sa forme celui-ci s’est appelé « férule », « tau », ou « crosse ». Actuellement, nos régions occidentales ne connaissent plus que le bâton courbé, mais autrefois les mêmes termes de « cambutta » ou de « bacula » désignaient indifféremment les diverses variétés sans qu’un texte isolé puisse donner une précision de forme. Dans l’Eglise grecque, il n’existe même pas de texte ancien concernant le bâton pastoral proprement dit. La canne est droite et ornée d’une pomme d’ivoire ou d’ébène. Ce n’est qu’au XIIIe siècle que la crosse à volute se fixera, en Occident, comme attribut de l’évêque.

Origine du bâton pastoral. La férule, le tau. – Le bâton pastoral dérive évidemment de celui du voyageur. Très anciennement, les fidèles venaient aux offices avec leur bâton, puisque les rituels des premiers siècles leur recommandaient de le déposer pendant l’évangile. Il leur servait à s’appuyer pendant les longues cérémonies auxquelles on assistait debout.

Quoi qu’il en soit, nous ne trouvons pas de témoignage indiscutable du bâton pastoral employé comme tel avant le Ve ou le VIe siècle, bien que cet usage soit vraisemblablement antérieur. Une lettre du pape Célestin Ier (422-432) et la vie de saint Césaire d’Arles (+ 542) mentionnent la crosse dans ce sens, et dès lors les textes la citent fréquemment.

Le pape a porté un bâton pastoral droit, la « férule », sorte de sceptre terminé parfois par une pomme, plus souvent encore par une croix simple ou double. Les Pontifes portaient la férule lors de leur intronisation au Latran. Sixte-Quint l’abandonna en 1585. Mais certains archevêques du moyen âge l’avaient également utilisée. On la voit, par exemple, aux mains des statues de la façade de Berteaucourt-aux-Dames (XIIe siècle), et sur le sceau de Philippe, archevêque de Sens, en 1339.

Le « tau » est une autre forme de bâton pastoral très usité au moyen âge jusque vers le XIIIe siècle. Il doit son nom à la lettre T qui le représente. Le tau de saint Loup (évêque de 427 à 477), conservé à Briennon-l’Archevêque (Aube), serait le plus ancien bâton pastoral connu, s’il est bien authentique, comme on le croit ; la hampe de bois se termine par un barillet allongé en cristal de roche, enchâssé dans une douille d’argent et surmonté d’un cabochon dans une bâte. Beaucoup d’autres sont en ivoire sculpté ; citons celui de Fécamp, de la période romane, qui possède un personnage central entouré de deux volutes. Celui de Deutz, également roman, et celui de Gérard, évêque de Limoges, mort en 1022, sont aussi en ivoire ; deux têtes de lion les terminent. Le tau de l’abbé Morand (990-1004), à Cluny, est une simple béquille d’ivoire ciselé. Celui de la collection Soltykoff, très beau travail au-dessous de la hampe de gravures très riches. Notons aussi le tau de bronze (XIIe siècle) de la cathédrale de Coïmbre, et celui d’ambre du patriarche russe Philarèthe Nikitich, conservé autrefois à Moscou dans le trésor de la cathédrale.
Il est bon de noter qu’il est facile de confondre les taus avec les bâtons de chantre, qui sont de forme identique.

Les plus anciennes crosses. – La crosse ne fut à l’origine qu’un bâton recourbé ; elle devint l’un des insignes de l’évêque et, très tôt, par extension, des abbés et abbesses.
Toutes sortes de matières furent employées pour fabriquer les diverses variétés de bâtons pastoraux : bois, ivoire, corne, argent, etc.On trouve même parfois dans les tombeaux des crosses de plomb, comme celle de l’abbé de Jumièges, Guillaume, mort en 1142, mais celles-ci avaient une valeur figurative.
La plus ancienne crosse connue est celle de saint Germain, abbé de Moutier-Grandval, mort en 670, conservée à Delémont. La courbure ne forme même pas un demi-cercle, mais le bois est recouvert d’un décor d’orfévrerie cloisonnée où les pierres sont retenues par des bâtes d’argent. (…)

Citons ici les curieux bâtons pastoraux des chrétientés celtiques dont le musée de Dublin possède des spécimens du VIe au XIIe siècle. Ils n’ont pas de volute et sont seulement recourbés. La spirale n’existera dans cette région aux usages si particuliers qu’à la fin du moyen âge.
Mais ailleurs la forme en volute s’accentue aux Xe et XIe siècles : crosse d’Erhard, évêque de Ratisbonne, ou de Pierre II, évêque de Poitiers (sceau, fin du XIe siècle). L’extrémité de la courbe se termine par une tête de dragon, de serpent ou de licorne engoulant la croix ou une pomme, comme dans les crosses d’ivoire de Saint-Lizier (XIIe siècle), de Saint-Erhard à Nieder-Munster.

Crosses romanes et gothiques. – A partir de la fin du XIe siècle, la volute se rattache à la douille par un noeud qui suivra l’évolution et la variation de tous les ornements semblables, tels que le noeud du calice ou plus tard de la monstrance. Puis le sujet se complique : des scènes s’inscrivent dans la spirale qu’elles étrésillonnent. L’Agneau pascal est fréquemment représenté (…). Ce type roman persistera jusqu’au XIVe siècle où on le rencontre encore quelquefois. Ailleurs sont sculptées des bêtes fantastiques, des lions, ou des aigles comme dans la très belle crosse romane en corne de la collection Carrand.

Ces crosses romanes sont d’une extrême fantaisie ; elles représentent les scènes les plus variées (…°.
Une mode différente survint aux XIIe et surtout aux XIIIe et XIVe siècles : les émailleurs limousins se mirent à fabriquer de belles crosses en cuivre, décorées d’émaux champlevés, qui rivalisèrent de succès avec celles d’ivoire. Il reste une quantité de ces belles pièces dans nos trésors et nos musées. Tantôt la volute se termine par un grand fleuron largement ouvert (…) ; tantôt elle s’orne de scènes gracieusement traitées : saint Michel terrassant le démon, Adam et Eve, l’Annonciation, la Vierge foulant aux pieds le dragon, etc.
Les crosses gothiques d’ivoire représentent souvent aussi ces mêmes scènes, mais la variété est moins grande (…).

Déjà, au XIIe siècle, on remarque quelques feuilles sur l’extérieur de la volute ; ces ornements deviendront les crochets si répandus à la période gothique et qui, d’abord petits, se développent et s’épanouissent à mesure que l’on s’éloigne de l’époque romane, pour finir par se multiplier à profusion et décorer toute la tige comme dans la très belle crosse de Maubeuge (XVe siècle). (…)

La hampe des crosses était le plus souvent en bois, parfois en buis sculpté (crosse de Pontoise), mais elle pouvait aussi être formée de morceaux d’ivoire ou de métal creux dont les bouts s’emboîtent les uns dans les autres. L’embout, généralement très simple, est parfois pointu, et cette pointe sort quelquefois de la gueule d’une tête de lion.

Certaines crosses comportaient un petit anneau formé le plus fréquemment par le repli d’un des motifs ornementaux ; il était destiné à passer le petit linge ou « sudarium » qui devait être mis entre la main et la crosse qu’elle soutenait, ceci dès le XIIIe siècle (sceau de l’officialité d’Evreux, en 1234).

La crosse depuis la Renaissance. – La Renaissance va modifier la forme et la décoration des crosses. La volute se ferme parfois complètement, et l’enroulement intérieur disparaît pour dessiner une sorte de médaillon (crosse de la cathédrale de Lyon). Les cannelures, la feuille d’acanthe remplacent les gracieux motifs gothiques et les crochets. Le noeud devient une sorte d’urne, et les ornements des siècles classiques, puis les rocailles, envahissent tout (crosse du prnce de Montmorency, archevêque de Metz, et crosse de Palafox, à la Seo de Saragosse, modèle des plus étranges).

L’Empire et la Restauration continuent à favoriser les idées classiques, et Cahier dessine de curieuses crosses à l’antique dont la volute lourde se termine par une tête de bélier.
Enfin nous voyons la réaction et le retour aux formes anciennes : la tradition gothique revient (…).
De nos jours, la tradition romane a repris le dessus, et les artistes préfèrent une simplicité plus grande dans les détails. La crosse doit être un objet pratique, facile à porter, donc débarrassé de tous les appendices qui accrochent ; cela n’exclut ni la richesse, ni la beauté des formes, bien au contraire. »

L’illustration représentant saint Denis prêchant en Gaule est une peinture de Joseph-Marie Vien réalisée en 1767 pour l’église Saint-Roch, à Paris (extrait de : Gaston Duchet-Suchaux : La bible des églises de France, Flammarion, 1999 ; photo de Gianni Dagli Orti).

Celle de la statue de saint Pierre à Huppain (Calvados) est extraite de : Véronique Azire : A la découverte des petites églises de France, Sélection du Reader’s Digest, 1999 ; photo de Jean-Paul Paireault.
Les différentes crosses représentées dans l’illustration extraite de Liturgia sont : 1 : tau de saint Loup ; 2 : crosse de saint Héribert, à Deutz, XIe s. ; 3 : tau de saint Gérard de Limoges ; 4 : tau de la collection Soltykoff ; 5 : crosse de saint Germain, à Delémont (Suisse), VIIe s. ; 6 : crosse de l’église de Toussaints, musée d’Angers ; 7 : crosse d’ivoire de saint Godehard, XIe s. ; 8 : crosse de Jacques de Vitry ; 9 : crosse du musée d’Angers ; 10 : crosse en cuivre champlevé émaillé, XIIIe s., au Louvre ; 11 : crosse en bois doré, XVe s., au Louvre ; 12 : crosse épiscopale en argent doré, XVIe s., palais Pitti à Florence ; 13 : crosse d’un prince de Montmorency, XVIIIe s., à Metz ; 14 : crosse moderne de Mgr Crépin.

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :)

1 Comment to “DU BATON PASTORAL A LA CROSSE D’EVEQUE”

  1. [...] Pour plus de détails, lire l’article Du bâton pastoral à la crosse d’évêque. [...]

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