Centre de Recherche sur la Canne et le Bâton
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« LE PENN-BAZ DU MORT », PAR ANATOLE LE BRAZ (1893)
Categories: Contes et légendes

Anatole LE BRAZ (né LEBRAS), né en 1859 à Duault (22) et mort à Menton (06) en 1929, fut l’un des grands auteurs de la littérature bretonne et un éminent folkloriste. Professeur de lettres à Rennes durant une vingtaine d’années, il a écrit des poèmes, des romans, et collecté des légendes, récits, poèmes et chansons de Bretagne qu’il a rassemblés et commentés dans son livre « La Légende de la mort en Basse-Bretagne » (1893), dont le titre devint « La Légende de la mort chez les bretons armoricains ».

C’est de l’édition de 1928 qu’est issu le conte qui suit (p. 5).
Il repose sur le pouvoir magique d’un objet ayant appartenu à un homme et devenu comme une partie de lui-même, qui, en certaines circonstances, peut chercher à transmettre à une autre personne une information, surtout si son ancien possesseur est mort tragiquement. Le pen-baz, comme tout bâton personnalisé, est de ces objets qui font corps avec leur propriétaire.

« Le penn-baz du mort.

Désiré Mingam, de Tréduder, le marchand de porcs, ayant perdu son penn-baz (bâton à tête ferrée) sur le Foarlac’h, à Lannion, en reçut un autre en cadeau d’un de ses confrères, de Rospez. Or, le soir même, comme il rentrait souper à son auberge, le bâton qui lui avait été donné s’embarrassa si malencontreusement dans ses jambes qu’il alla heurter de la tête le pavé de la rue et resta à demi mort sur la place. Il guérit cependant au bout de quelque quatre ou cinq semaines.

Mais à peine avait-il recommencé à courir les foires que le penn-baz aussi recommença à lui jouer de mauvais tours. A la fin, il se dit que cela n’était pas naturel et, résolu de ne plus se servir de cette trique de malheur, il la suspendit dans l’âtre par sa courroie de cuir.

Du temps se passa, des mois, peut-être des années. Un jour d’hiver qu’il glaçait à force, notre homme eut la visite d’un cultivateur de l’Armor de Plestin qui venait l’entretenir d’affaires. Une bouteille de cidre fut débouchée ; et, comme son hôte était tout transi, Désiré Mingam l’invita à s’installer avec lui auprès du feu, pour le boire.

Tout à coup, au moment précis où le cultivateur s’asseyait sur l’escabeau, dans le coin de l’âtre, le penn-baz suspendu dans la cheminée se détacha comme de lui-même et vint tomber aux pieds de l’homme.
- Tiens, tiens, fit celui-ci en ramassant le bâton et en l’examinant d’un air bizarre, sans être trop curieux, d’où tenez-vous cet outil ?
- Ma foi, dit Mingam, c’est un de mes confrères qui me l’a donné, voici pas mal de temps, et je ne peux pas dire qu’il m’a fait, ce jour-là, un cadeau avantageux.
- Ah ! pourquoi donc ?
- Parce qu’il n’y a pas de mésaventures que ce maudit morceau de houx ne m’ait causées.
Et il se mit à les conter. Quand il eut fini, l’homme lui demanda :
- Sauf vôtre grâce, dites-moi, je vous prie, le nom du marchand qui avait le penn-baz en sa possession.
- Vous devez le connaître, car il habite dans vos parages : c’est Jacques Bourdoullouz, de Toull-an-Héry… Cela vous intéresse donc ?
- Beaucoup, et vous allez comprendre pourquoi… Mais d’abord, vous n’êtes pas, je pense, sans vous souvenir que mon père fut trouvé mort, le crâne fracassé, dans la grève de Saint-Efflam.
- Certes, la chose fit assez de bruit en son temps. Je crois-même, n’est-ce pas, qu’on n’a jamais pu découvrir l’assassin ?
- Pas plus que l’instrument qui avait servi à commettre le meurtre et qui, au dire du médecin-juré, ne pouvait avoir été qu’une masse de casseur de pierre ou un penn-baz. Or, le penn-baz dont mon père ne se séparait jamais n’était pas auprès de son cadavre ; l’assassin, son crime accompli, l’avait emporté ! Ce penn-baz était marqué de deux coches en croix sur la poignée… Eh bien ! regardez !

L’homme tendit à Désiré Mingam le bâton qu’il venait de ramasser : les deux coches en croix y étaient, usées, encrassées, mais visibles.

-C’est donc cela, murmura Mingam. Je ne m’étonne plus à présent. Et qu’allez-vous faire ?
- Voulez-vous me confier l’outil ?
- Oh ! prenez-le, gardez-le ; moi, je ne veux plus le voir.

D’affaires, il ne fut plus question, vous sentez bien. Le cultivateur repartit au plus vite, se dirigeant vers Plestin où il y a des gendarmes. Le soir même, Bourdoullouz, mis à l’improviste en présence de l’instrument accusateur, était contraint d’avouer son crime. Il est mort aux galères. Dieu l’ait en pitié !

(Conté par Fanchon ar Fulup. – Ploumilliau, 1893.) »

Sur le penn-baz, voir notamment les articles : Le Peunbaz et le bâton de Tad-koz et « Mon pen-bas », par Théodore Botrel.
Sur le thème du bâton qui accuse l’auteur d’un forfait, voir les articles : Les baguettes des suspects cafres dans « L’etoile du sud » (1884) et : Le bâton révélateur du gaucho Quiroga.

Article rédigé par Laurent Bastard, merci :)

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