Centre de Recherche sur la Canne et le Bâton
Bibliothèque de ressources historiques, culturelles, artistiques, litteraires, sportives…sur la canne et le bâton, en France et dans le monde…
STATUES BRISÉES A COUPS DE CANNE DANS « L’AIGUILLE CREUSE » (1908)

On reparle beaucoup d’Arsène Lupin depuis que la série « Lupin » est diffusée sur Netflix. Cela ne doit pas éclipser l’œuvre initiale, c’est-à-dire le personnage d’Arsène Lupin créé par Maurice LEBLANC (1864-1941). Il publia les premières aventures de son héros en 1905, dans la toute nouvelle revue « Je sais tout », fondée par le journaliste Pierre LAFITTE.
En novembre 1908, la revue accueille le premier épisode de « L’Aiguille creuse », qui se déroule à Etretat (Seine-Maritime) et dans le département.

Un passage nous montre le jeune étudiant Isidore Beautrelet, qui mène une enquête en détective amateur mais perspicace, usant de sa canne pour convaincre le juge d’instruction Filleul que le vol de Lupin n’a pas seulement porté sur des Rubens conservés dans le château du comte de Gesvres.
L’extrait qui suit figure aux pages 620-621 de la revue « Je sais tout » et l’illustration ci-jointe à la page 611. La scène se déroule dans une chapelle.

« Il y a une phrase qui m’a toujours intrigué. C’est celle-ci : « A l’envoi des tableaux, vous joindrez le reste, si vous pouvez réussir, ce dont je doute fort. »
-En effet, je me souviens.
- Quel était ce reste ? Un objet d’art, une curiosité ? Le château n’offrait rien de précieux que les Rubens et les tapisseries. Des bijoux ? il y en a fort peu, et de valeur médiocre. Alors quoi ? Et d’autre part, pouvait-on admettre que des gens comme Lupin, d’une habileté aussi prodigieuse, n’eussent pas réussi à joindre à l’envoi ce reste, qu’ils avaient évidemment proposé ? Entreprise difficile, c’est probable, exceptionnelle, imprévue, soit, mais possible donc certaine, puisque Lupin le voulait.
-Cependant il a échoué : rien n’a disparu.
- Il n’a pas échoué : quelque chose a disparu.
- Oui, les Rubens…mais…
-Les Rubens, et autre chose… quelque chose que l’on a remplacé par une chose identique, comme on a fait pour les Rubens, quelque chose de beaucoup plus extraordinaire, de plus rare et de plus précieux que les Rubens.
- Enfin, quoi ? vous me faites languir.

Tout en marchant à travers les ruines, les deux hommes s’étaient dirigés vers la petite porte et longeaient la chapelle.
Beautrelet s’arrêta.
- Vous voulez le savoir, Monsieur le juge d’instruction ?
- Si je le veux !
Beautrelet avait une canne à la main, un bâton solide et noueux. Brusquement, d’un revers de cette canne, il fit sauter en éclat l’une des statuettes qui ornaient le portail de la chapelle.
- Mais vous êtes fou ! clama M. Filleul, hors de lui, et en se précipitant vers les morceaux de la statuette. Vous êtes fou ! ce vieux saint était admirable…
- Admirable ! proféra Isidore en exécutant un moulinet qui jeta bas la Vierge Marie.
M. Filleul l’empoigna à bras le corps.
- Jeune homme, je ne vous laisserai pas commettre…
Un roi mage encore voltigea, puis une crèche avec l’enfant Jésus…
- Un mouvement de plus et je tire.

Le comte de Gesvres était survenu et armait son revolver.
Beautrelet éclata de rire.
- Tirez donc là-dessus, Monsieur le comte… tirez là-dessus, comme à la foire… tenez… ce bonhomme qui porte sa tête à pleines mains.
Le saint Jean-Baptiste sauta.
- Ah ! fit le comte en braquant son revolver… une telle profanation !… de pareils chefs-d’œuvre !
- Du toc, Monsieur le comte !
- Quoi ? Que dites-vous ? hurla M. Filleul, tout en désarmant le comte de Gesvres.
- Du toc, répéta Beautrelet ! du carton-pâte !
- Ah ! ça… est-ce possible ?
- Du soufflé ! du vide ! du néant !
Le comte se baissa et ramassa un débris de statuette.
- Regardez-bien, Monsieur le comte… du plâtre ! du plâtre patiné, moisi, verdi comme de la pierre ancienne… mais du plâtre, des moulages de plâtre… voilà tout ce qui reste du pur chef-d’œuvre… voilà ce qu’ils ont fait en quelques jours !… voilà ce que le sieur Charpenais, le copiste des Rubens, a préparé, il y a un an. »

Article rédigé par Laurent Bastard, merci :)

Tags:

Leave a Reply