Archive for the ‘Canne et bâton dans la littérature’ Category

LE BATON DU VIEILLARD, PAR BRESSIER (1837)


2010
07.29

Voici encore un beau poème dédié au bâton, celui qui accompagna un homme toute sa vie et qui lui sert d’appui, une fois la vieillesse venue. Son auteur est un poète aujourd’hui bien oublié : André Clément Victorin BRESSIER (1766-1849), qui le publia dans son recueil intitulé « Fables et poésies diverses » (Hachette, 1837), consultable en ligne sur le site Gallica. Le bâton y est successivement un jouet, un instrument de marche, une arme de défense et l’appui du vieillard.

« LE BATON DU VIEILLARD.

Le doyen du hameau, vénéré patriarche,
Assis sur une pierre, et d’un oeil attendri,
Regardant le bâton qui soutenait sa marche,
Disait « Vieux serviteur, je t’ai toujours chéri ;
Mon père (il m’en souvient) dans la forêt prochaine,
Quinze lustres passés, te coupa sur un chêne ;
Tu devins d’abord mon coursier ;
Ardent comme on l’est à cet âge,
Sur toi je chevauchais, apprenti cavalier,
Et galopais dans le village.
Puis guidant de marmots un joyeux peloton,
J’apprenais la manoeuvre à la troupe novice ;
Pour faire et commander tour à tour l’exercice,
Tu me servais de mousqueton.
Plus tard je te portais dans nos courses lointaines,
Au milieu des déserts et des immenses plaines
Je marchais seul et sans effroi ;
Habile à te brandir, j’ai vu fuir devant moi,
Et le loup, terreur des campagnes,
Et le chien hydrophobe, et l’ours de nos montagnes.
Si le brigand farouche, à l’oeil étincelant,
M’assaillait à l’écart, sa rage était déçue ;
Dans mes terribles mains tu devenais massue,
Il était à mes pieds renversé tout sanglant.
Ils sont passés ces jours de plaisir et de gloire,
Et j’en conserve à peine une faible mémoire ;
Ardeur, force, légereté,
J’ai vu tout disparaître, et toi seul m’est resté.
Tu me tiens lieu de tout, ô compagnon fidèle !
Tu prêtes ton secours à mon corps qui chancelle,
Ebranlé par la main du temps ;
Tu servais ma vigueur, tu soutiens ma faiblesse
Dans le jouet de mon printemps. »

Poème retranscrit par Laurent Bastard. Merci.

LA CANNE DE JONC, PAR ALFRED DE VIGNY (1835)


2010
07.29

Alfred de Vigny

En 1835, Alfred de Vigny (1797-1863) publie « Servitude et grandeur militaire » où il évoque non pas le héros guerrier mais l’homme d’honneur, qui, par abnégation et obéissance, transcende son individualité au profit d’une cause plus élevée.

Le livre III porte le titre de « La vie et la mort du capitaine Renaud ou la Canne de Jonc » (titre souvent inversé dans les éditions postérieures). La Canne de jonc ? C’est le surnom d’un vieux militaire des armées napoléoniennes, officier de la Garde nationale, que rencontre l’auteur lors des journées révolutionnaires de 1830. Voici un extrait du début du livre, où l’origine du surnom est expliquée :

« Comme j’approchais de l’un des bataillons les plus nombreux, un officier s’avança vers moi (…) Alors s’asseyant sur l’un des bancs de pierre du boulevard, il se mit à faire des lignes et des ronds sur le sable avec une canne de jonc. Ce fut à quoi je le reconnus, tandis qu’il me reconnaissait à mon visage (…) Le capitaine Renaud était un homme d’un sens droit et sévère et d’un esprit très cultivé, comme la Garde en renfermait beaucoup à cette époque. Son caractère et ses habitudes nous étaient fort connus, et ceux qui liront ses souvenirs sauront bien sur quel visage sérieux ils doivent placer son nom de guerre donné par les soldats, adopté par les officiers et reçu indifféremment par l’homme. Comme les vieilles familles, les vieux régiments conservés intacts par la paix, prennent des coutumes familières et inventent des noms caractéristiques pour leurs enfants. Une ancienne blessure à la jambe droite motivait cette habitude du capitaine de s’appuyer toujours sur cette canne de jonc, dont la pomme était assez singulière et attirait l’attention de tous ceux qui la voyaient pour la première fois.

Il la gardait partout et presque toujours à la main. Il n’y avait, du reste, nulle affectation dans cette habitude : ses manières étaient trop simples et sérieuses. Cependant on sentait que cela lui tenait au coeur (…) Les soldats l’avaient en grande amitié ; et surtout dans la campagne d’Espagne on avait remarqué la joie avec laquelle il partait quand les détachements étaient commandés par « la Canne-de-jonc ». C’était bien véritablement « la Canne-de-jonc » qui les commandait ; car le capitaine Renaud ne mettait jamais l’épée à la main, même lorsque, à la tête des tirailleurs, il approchait assez l’ennemi pour courir le hasard de se prendre corps à corps avec lui. »

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :)

LA CANNE DE MICHELET, PAR JULES CLARETIE (1886)


2010
07.29

En 1886, le romancier et historien Jules CLARETIE (1840-1913) publie « La canne de M. Michelet. Promenades et souvenirs ».

Le procédé littéraire de J. Clarétie est le suivant : en possession de la canne que lui a offerte la veuve de l’écrivain et historien Jules Michelet (1798-1874), il se laisse guider par elle pour visiter les environs de Paris, là où se sont déroulés, quinze ans plus tôt, de terribles combats contre les Prussiens, des atrocités, des fusillades sommaires, des actes d’héroïsme.

Les douze chapitres de ce livre (consultable sur le site Gallica de la BnF) sont empreints de nostalgie et de patriotisme. Voici le début du premier chapitre (Promenades dans le passé) où il est question de la fameuse canne, qu’il compare à celle de Balzac, laquelle a fait l’objet d’un précédent article (Canne qui rend invisible). Tous les promeneurs et randonneurs, mais aussi toutes les personnes âgées seront sensibles à l’évocation des liens particuliers qui unissent la canne à son propriétaire.

« La faute n’en est pas à moi, mais à la canne de M. Michelet !…

J’étais sorti, par les champs, songeant à quelque scène de mon drame que j’allais, dans un moment, jeter sur le papier et j’avais pris, pour m’accompagner, la belle canne à pomme d’or qui appartint à M. Michelet et que Mme Michelet m’a donnée. C’est comme un ami, un bâton de promenade. Il y a en lui quelque chose de vivant. Tout en marchant, il écarte la pierre du chemin, repousse l’ortie qui, hargneusement, se dresse le long de la route, soulève la branche de ronces qui pourrait vous égratigner dans les chemins creux. La canne, bonne compagnonne, est comme la confidente des pensées du promeneur. Elle se traîne lentement ou cogne tristement contre quelque caillou, si la réflexion est sombre, absolument comme on hocherait la tête ; et, si l’idée est gaie, la canne prend allègrement de petits mouvements vifs. Dis-moi comment se comporte ta canne et je te dirai ce que tu penses. Songez, comme preuve, aux lestes moulinets de la canne du caporal Trim et aux zigzags qu’elle dessinait dans l’air.

Et cette amie des promenades solitaires a cela d’excellent qu’elle écoute et ne dit rien. c’est le modèle des confidentes de tragi-comédies. La canne est muette et ne révèlera rien de ce que lui aura confié la fièvre de la main, trahissant la fièvre du cerveau. Je n’ai encore trouvé qu’une canne fantastiquement douée de la voix et de la vie : -c’est la canne de M. Michelet.

Elle est fort belle avec sa longue tige jaune et sa tête de quartz aurifère. Elle vient de loin, de bien loin, et en me la donnant, cette canne sur laquelle s’est appuyé Michelet rêvant, Mme Michelet m’en a conté l’histoire et je la cite :

« Elle vient du pays où les arbres ont l’ambition de monter jusqu’au ciel. Ces arbres, les wellingtonia, abritent parfois de leur ombre paternelle des étangs où se multiplie et s’enchevêtre une végétation inconnue à nos froides régions. C’est au bord d’un de ces étangs qu’a poussé ce beau jonc mâle. Son acte de naissance est donc porté sur les registres de San-Francisco. C’est un enfant du pays de l’or. La pomme d’or qui termine son extrémité supérieure a voulu en témoigner, mais d’une façon spirituelle : la plaque en quartz blanc où courent les filons du minerai, comme des veines, dit modestement : « Voilà ce que j’étais quand on m’a pris au sein de la nature. » Et la gangue qui sertit le quartz, dans son bel or pur, dit à son tour : « Voilà ce que m’a fait l’industrie de l’homme ».

« Le côté touchant de l’histoire est celui-ci : un élève de M. Michelet fut pris, un beau jour, de l’irrésistible envie d’aller se perdre dans les vastes prairies du nouveau monde. Il traversa tout d’une haleine les huit cent lieues du Far-West et ne s’arrêta qu’à l’ombre des wellingtonia. Le rêveur trouva là de toutes autres impressions que dans le désert. Il se vit au milieu de gens qui, tous, avaient la fièvre du travail. Cette fièvre le gagne à son tour ; il se fait mineur et s’enrichit. Mais la fortune ne fait pas le bonheur. Il le sentait, le soir, assis sous sa véranda. Le passé lui revenait, les souvenirs mêlés de regrets. Les dernières paroles qui avaient remué son coeur d’homme se réveillaient peu à peu ; il se revoyait en France, à Paris, sur les bancs de ce grand Collège où sont venues s’asseoir toutes les nations.

Il revoyait le maître aimé ; c’était à lui qu’il devait ce qu’il avait emporté de meilleur de la patrie absente. Le coeur gonflé, il s’écrie : « Je veux qu’il sache au moins que, même au bout du monde, je ne l’ai pas oublié ! » Le lendemain, il alla lui-même couper le jonc au bord de l’étang, lui fit sa toilette, et, quand il le jugea digne d’être offert à son maître, il fit graver comme hommage ces seuls mots : « P. Fortier à J. Michelet. »

Voilà l’histoire de la canne que Michelet emportait souvent dans ses promenades et sur laquelle, encore un coup, il s’appuyait lorsqu’il s’arrêtait devant quelque fourmilière, contemplant l’insecte, « l’infini vivant » ou lorsqu’il gravissait la montagne, ou, sur la plage, regardait la mer. Et je l’avais emportée aussi, à travers bois, à travers champs, la canne précieuse autrefois envoyée de Californie ; et, tandis que je marchais, comme au hasard, parti de Viroflay pour aller tout droit devant moi, invinciblement j’étais attiré par la canne vers des coins de terre où, comme en un cimetière, dort l’histoire, et la canne, la canne de jonc à poignée de quartz veiné d’or fin, me disait, me répétait – car elle parlait : - »Regarde bien les endroits où tu passes. sais-tu où tu es maintenant ? Non ! Eh bien ! tu es à l’endroit même où il y aura dans peu de jours seize années celui qui était alors l’empereur des Français partait, avec son fils, pour une guerre qui devait, moins de deux mois et demi après, le jeter prisonnier aux mains des Allemands ! » (…) Et la canne de M. Michelet, comme frémissant dans ma main, semblait évoquer cette journée du 27 juillet 1870 (…)

J’aurais été fort étonné, je l’avoue, de cette obsession du passé que faisait entrer en mon cerveau la canne de M. Michelet, si je n’avais souvent médité sur le roman de Mme de Girardin : « La Canne de M. de Balzac ». Mme de Girardin a fort bien expliqué que c’était à cette canne énorme, dont Froment Meurice avait, je crois, sculpté la pomme, que le peintre de la Comédie Humaine devait la meilleure part de ses succès. Cette canne le rendait invisible. Grâce à cette canne, il pouvait, sans être aperçu, visiter la cabane du pauvre et les palais du riche, comme les sultans des Mille et une nuits. Grâce à elle, Balzac regardait à loisir des gens qui se croyaient seuls, et saisissant l’homme au saut du lit, il surprenait, dit Mme de Girardin, « des sentiments en robe de chambre, des vanités en bonnet de nuit, des passions en pantoufles, des fureurs en casquette et des désespoirs en camisole. »

La canne de M. Michelet a une autre propriété, aussi merveilleuse. Elle ne rend pas invisible le passé : elle évoque les fantômes, elle ressuscite les morts. Elle peuple de spectres les solitudes. Elle fait renaître la vie vivante là où, dans un lugubre repos, sommeille ce qui fut. Baguette de magicien, la canne du poète de l’histoire remet en place les décors évanouis des drames oubliés. Et c’est pourquoi, revivant pour un jour, les amères années d’autrefois, j’ai erré par les chemins, interrogeant ces coins de terre où notre histoire – et quelle histoire ! notre histoire saignante – est ensevelie, et j’ai gravi le calvaire d’il y a quinze ans, la canne évocatrice, la canne de M. Michelet à la main ! »

On émettra quelque doute sur l’origine californienne du jonc qui a servi à confectionner la canne de Michelet.

L’illustration est un portrait de Jules Clarétie figurant dans Le Monde illustré du 7 novembre 1885.

Jules Clarétie

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :)

BATON, CANICHE ET MILITAIRE, PAR ERCKMANN-CHATRIAN (1863)


2010
07.29

Caniche républicain

Les écrivains Emile ERCKMANN (1822-1899) et Alexandre CHATRIAN (1826-1890), qui signaient ERCKMANN-CHATRIAN, ont écrit de nombreux ouvrages évoquant l’Alsace d’autrefois.

Dans l’un d’eux, « Madame Thérèse » (1863), ils mettent en scène Scipio, le caniche du régiment du père Schmitt, un vieux soldat. Ce dernier fait accomplir à son chien les marches et les attitudes des militaires.

Puis survient l’épisode du bâton, qui n’est pas sans rappeler celui qui a été rapporté dans l’article « M. Clinelle, sa canne et son chien, par Paul de Kock (1833) ».

« Le père Schmitt regardait Scipio d’un air attendri ; on voyait qu’il lui rappelait le bon temps de son régiment.
« Oui, fit-il au bout de quelques instants, c’est un vrai chien de soldat. Mais reste à savoir s’il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent pas la politique ! »

En même temps, il prit un bâton derrière la porte et le mit en travers, en criant :
« Attention au mot d’ordre ! »
Scipio se tenait déjà prêt.
« Saute pour la République ! » cria le vieux soldat. Et Scipio sauta par-dessus le bâton, comme un cerf.
« Saute pour le roi de Prusse ! »
Mais Scipio s’assit sur sa queue d’un air très ferme, et le vieux bonhomme se mit à sourire tout bas, les yeux plissés, en disant :
« Oui, il connaît la politique… Hé ! hé ! hé ! Allons… arrive ! »
Il lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très content. »

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :)

LA CANNE DU GRAND-PERE, PAR ANDRE THEURIET (1867)


2010
07.28

André THEURIET (Marly-le-Roi, 1833 – Bourg-la-Reine, 1907) est un poète et romancier qui a laissé de belles oeuvres, notamment sur la forêt.

Il est aussi l’auteur d’un poème publié en 1867 dans « Le Chemin des bois ». Il y évoque la mort de son grand-père, dont il croit encore entendre le son de la canne dans le corridor, tant cet accessoire de marche finit par se confondre avec celui qui le tient en main.

LE GRAND-PERE.

Ma mère mit sur son visage
Un baiser suprême et brûlant ;
Et dans un cercueil de bois blanc
Le menuisier du voisinage
S’en vint le clouer en sifflant.
On attacha sa vieille épée
Au grand poêle noir de velours.
Puis, aux sons voilés des tambours,
La terre humide et détrempée
Le prit dans son sein pour toujours.
Maintenant sous l’herbe et la pierre,
A côté de sa soeur, il dort
Et parfois dans un rêve encor
J’entends la canne du grand-père
Retentir dans le corridor. »

Article proposé par Laurent Bastard. Merci.

MAITRE DE CHAUSSON ET BATONNISTE, PAR THEOPHILE GAUTIER (1842)


2010
07.28

Le texte qui suit se devait de prendre place sur ce site, car il constitue non seulement une belle oeuvre littéraire, mais aussi une source importante sur l’histoire de la canne et du bâton en tant que sport de défense.

Théophile Gautier

Il a été publié en 1842 par Théophile GAUTIER (1811-1872) dans « Les Français peints par eux-mêmes ». T. Gautier, qui apprit lui-même à manier la canne sous la direction du maître Leboucher, montre bien l’ancienneté de ce jeu et ses transformations après la Révolution, notamment au contact des Anglais.

Canne et bâton étaient indissociables en son temps de la savate ou chausson, et souvent enseignée avec la boxe.
Voici donc de larges extraits du « Maître de chausson », dont on pourra consulter le texte complet en ligne, sur le site de la bibliothèque municipale de Lisieux (www.bmlisieux.com) ou sur www.books.google.fr

« Les maîtres bâtonnistes de Caen avaient de la célébrité avant la Révolution ; cette gloire s’abîma comme tant d’autres dans le gouffre de 93, et il faut sauter jusqu’à l’Empire et à la Restauration, pour trouver dans la mémoire des plus vieux maîtres les noms des rois primitifs qui constituent la dynastie de la savate. Fanfan est le Pharamond, le Romulus de cette histoire ; il représente la période héroïque et fabuleuse ; Sabattier lui succéda ; après lui vint Baptiste, ancien danseur à l’Opéra, à qui les exercices de son premier emploi avaient assoupli les jambes, et qui montait les coups de pied plus haut qu’aucun des maîtres contemporains. Baptiste, qui avait conservé un vernis d’élégance et de bonne société, eut l’honneur de travailler avec Son Altesse royale le duc de Berry. (…) Cette importation de moeurs anglaises était d’une grande hardiesse pour le temps, et malgré cet exemple princier, l’art sublime de la savate, de la canne et du bâton resta confiné dans les classes inférieures. A Baptiste succéda Fanfare, qui tirait la savate et le bâton ; puis vinrent Mignon, Rochereau et Carpe, qui ont laissé de brillants souvenirs dans le monde des salles d’armes et des estaminets.

Les rues où se tenaient les classes n’avaient rien de très-élégant. Le vieux Champagne, ancien marin, demeurait rue Mouffetard, et François avait sa salle rue de la Mortellerie. Quand nous disons salle, nous avons tort ; c’est cave qu’il faudrait. Les assauts avaient lieu effectivement dans une grande cave ; les élèves étaient en général des ouvriers, ou des garnements suspects. Toulouse et Gadou montraient la savate aux maçons de la Grève. (…) Le jeu du bâton n’était pas développé et se composait principalement des coups de bout, de coupés et d’enlevés-dessous. La canne se tirait comme le sabre.

Le jeu développé fut apporté en France par les prisonniers des pontons d’Angleterre : durant les longues heures de la captivité, ils s’étaient beaucoup exercés, avaient travaillé les coups, et, faute d’autre occupation, faisaient assaut du matin jusqu’au soir ; ce qui les rendit les plus redoutables bâtonnistes de l’univers. La patrie des boxeurs ne pouvait qu’influer heureusement sur leur manière : toutefois le jeu développé resta un arcane entre les plus habiles, et se concentra dans Paris, ce foyer lumineux, ce centre intelligent, qui sait toujours avant tous les autres le dernier mot de l’art ; la province, routinière et fossile, conserva l’ancien jeu. Vers 1829 cependant, quelques maîtres de régiment développaient, mais c’étaient des Parisiens (…)

On se tromperait beaucoup si l’on représentait les maîtres de chausson comme des gens de carrure athlétique ; ils ne tiennent en rien de l’Hercule et du lutteur : ils sont ordinairement de taille moyenne, ont les extrémités fines et les mains petites. Plus d’une femme envierait les mains de Swift ; mais ces mains délicates, si elles ont la blancheur du marbre, en ont aussi la dureté ; et, détachées par les puissants muscles des épaules, meurtrissent les chairs comme un caillou lancé par une fronde.

Maintenant que nous vous avons fait l’histoire et l’esthétique du grand art de la savate, nous allons vous introduire dans une salle de chausson, celle de M. Lecour, qui est le professeur à la mode, et qui compte parmi ses élèves les lions les plus chevelus et les plus aristocratiques de l’Opéra et du boulevard de Gand. Vous voyez cette file de cabriolets, de tilburys et de coupés qui stationnent à l’angle de la rue du Faubourg-Montmartre, tout près du boulevard : hâtez-vous, c’est jour d’assaut, et vous auriez peine à trouver place.

La salle d’armes est au rez-de-chaussée, car le piétinement perpétuel serait insupportable aux voisins les plus pacifiques, et les bourgeois proprets partagent la haine de Nicole contre les ferrailleurs et les déracineurs de carreaux : la première pièce sert d’antichambre et de vestiaire ; contre le mur est appliquée une petite fontaine qui fournit de l’eau froide pour tremper les coins de mouchoir, quand il y a des nez compromis à bassiner, ce qui ne laisse pas que d’arriver quelquefois.

La salle est une grande pièce tapissée de coutil, en forme de tente, avec un plancher frotté au grès et à l’eau bouillante, pour que le pied morde bien et ne se dérobe pas. Tout autour sont disposées des banquettes élevées sur une marche qui encadre l’arène destinée aux combattants ; le long des murs sont accrochés les gants de boxe des élèves, portant chacun leur numéro. Ces gants, dont les doigts ne sont articulés que par-dessous, ressemblent à des traversins ; la peau est de buffle et la garniture de crin. Les Anglais remplissent les leurs avec la plume ; mais la plume, plus moelleuse d’abord, ne tarde pas à se tasser en paquets, et devient plus dure que le crin. A côté des gants qui font trophée avec les masques pendent les cannes et les bâtons de longueur.

Les assistants sont rangés au plus près du mur, afin de ne pas gêner les combattants ; et, pour ne pas être atteints, dans leurs coups de grande volée, par les cannes des maîtres qui font assaut, chacun tient en main un bâton dans la pose d’arrêt, ce qui donne à l’assemblée l’apparence d’un chapitre de chanoines assis dans leurs stalles un cierge à la main.

Le costume du maître est très-pittoresque : il consiste dans un pantalon de laine rouge à pieds, demi-collant, serré à la ceinture et tenant sans bretelles, une chemise rayée de violet ou de bleu, une petite calotte pourpre, et des gants de boxe avec des crispins vernis.

L’assaut commence ordinairement par la canne et le bâton. La canne se tire à une seule main, et le bâton à deux mains, comme les espadons et les estocs du moyen âge. Avant de commencer, les maîtres se donnent une poignée de mains, puis ils font le salut. Ce salut, où les maîtres exécutent avec leurs cannes des arabesques plus capricieuses que celles décrites par la bâton du fantastique caporal Trim-Trim, dans le roman humoristique de Tristram Shandy, en faisant des sauts et des pas de voltige (la voltige se fait lorsqu’on est attaqué dans la rue par plusieurs personnes ; la rose couverte, que l’on fait pour salut, est la plus jolie arabesque, dessinée au bâton, que l’on puisse voir ; les volées, les écarts de côte, les coups de travers pleuvent drus comme grêle) ; ce salut est vraiment très-gracieux et très-élégant.

Après cela, les maîtres se mettent en garde, et les hostilités sont ouvertes, les cannes tourbillonnent et s’entre-choquent en pétillant ; quand le coup porte, le vaincu s’écrie : « Touché, bien touché», et l’on reprend la garde. Comme les combattants n’ont ni masques, ni plastrons, les coups doivent être retenus : ils le sont presque toujours au début de la lutte ; mais quelquefois les adversaires s’échauffent, et l’assaut ne diffère pas beaucoup d’une véritable bataille. Aussi, l’assaut terminé, les combattants s’embrassent pour montrer qu’ils ne se gardent pas rancune, et n’ont aucun fiel dans le coeur. Cette coutume a quelque chose de loyal, de touchant, et doit prévenir bien des querelles. L’agilité et la prestesse des maîtres bâtonnistes sont réellement effrayantes. M. Lecour exécute en une minute des carrés composés de vingt coups sur chaque face, il a même été jusqu’à deux cents coups de bâton à la minute, ce qui est prodigieux ; l’on ne voit pas le bâton, on l’entend seulement siffler. »

Le portrait de Théophile Gautier a été peint par Chatillon et est conservé au musée Carnavalet à Paris.

Merci à Laurent Bastard pour cette contribution.

LE BATON DANS LES TITRES DE LIVRES


2010
07.28

Comme pour la canne, voici, classée par genres et chronologiquement, une série d’ouvrages littéraires où figure le mot bâton. La liste est loin d’être exhaustive. On remarquera la fréquence du mot au sein d’expressions métaphoriques telles que « la carotte et le bâton », « le bâton de vieillesse », « à bâton rompu », « bâton de berger », « bâton de pèlerin », « retour de bâton », « bâton dans la fourmilière », « une vie de bâton de chaise » .

Des romans :

Michel DEON : La Carotte et le bâton ; Paris, Plon, 1960. Roman de Michel Déon, né en 1919, académicien français depuis 1978.

Mouloud MAMERI : L’Opium et le bâton. Paris, Plon, 1965. Roman de l’écrivain et anthropologue berbère Mouloud Mameri (1917-1989).

Norman FRUCHTER : Un Manteau sur un bâton ; New-York, 1963 et Paris, Buchet-Chastel, 1966. Roman de l’essayiste et cinéaste américain N. Fruchter.

Ernest PEPIN : L’Homme au bâton. Paris, Gallimard, 1992, 1996 en folio n° 2926. Roman de E. Pépin, écrivain guadeloupéen né en 1950.

Isabelle RAHAVI : Le Bâton de vieillesse, roman. Paris, Ed. Le Cherche-Midi, 1997. Nous avons signalé ce titre dans l’article sur le bâton de vieillesse.

Robert MODIGLIANI : Le Bâton et l’eau chaude, voyage d’un juif italo-tunisien. Paris, L’Harmattan, 2009. L’expression judéo-tunisienne « le bâton et l’eau chaude » est adressée par les parents à leurs enfants pour les rappeler à la réalité de la vie et notamment se préparer à la rentrée scolaire après les vacances.

Des essais historiques :

Victor FOURNEL : Du rôle des coups de bâton dans les relations sociales et en particulier dans l’histoire littéraire. Ed. A. Delahaye, 1858. L’écrivain et critique littéraire V. Fournel (1829-1894) a donné un long article sur ce sujet dans la revue « L’Instruction pour tous » du 7 novembre 1868, sous le titre « Des coups de bâton dans la littérature du XVIIIe siècle », dont nous reparlerons.

Antony REAL (de son vrai nom François-Fortuné FERNAND-MICHEL) : Histoire philosophique et anecdotique du bâton depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours 1873 (d’autres sources indiquent 1874 et 1875). L’écrivain A. REAL (1821-1896), a connu un certain succès avec cette oeuvre qui fut traduite en anglais en 1891 ; elle a été rééditée en 2003 aux Etats-Unis.

Auguste LAFORET, ancien magistrat : Le bâton, étude historique et littéraire ; Marseille, Ed. Marius Olive, 1876.

Jean-Pierre LUMINET : Le bâton d’Euclide, le roman de la bibliothèque d’Alexandrie ; Paris, Ed. Jean-Claude Lattès, 2002. J.-P. Luminet, né en 1951, est astrophysicien, essayiste, poète.

Un essai philosophique :

Albert CARACO : Abécédaire de Martin-Bâton. Lausanne, Ed. L’Age d’Homme, 1994. La pensée d’A. Caraco (1919-1971) est sévère sur l’espèce humaine, d’où peut-être le titre de l’ouvrage. Sur le mot « Martin-bâton », voir les articles « L’éloquence persuasive de Martin-Bâton » et « Jouer Martin-Bâton ».

Des souvenirs :

Henri MONIER : A bâton rompu. Ed. Pierre Horay, 1954. Ce dessinateur, qui débuta au Canard enchaîné en 1919, évoque dans ce livre ses trente années de journalisme.

Hippolyte GANCEL : Le Bâton de dignité ; Condé-sur-Noireau, Ed. Charles Corlet, 1995. H. Gancel, né en 1919, est un écrivain qui s’attache à faire connaître la Normandie ; il évoque ici ses souvenirs d’enfance.

Une opérette :

Eugène BERCIOUX : Maître Bâton, opérette, publiée aux Editions Michel Lévy. Cette opérette en un acte, sur des paroles d’E. Bercioux et une musique de Dufrêne, fut représentée aux Bouffes parisiens en 1858.

De la poésie :

Léon CATHLIN : Mon bâton de berger, idylles en prose. Paris, Ed. de Boccard, 1925. Sur la houlette ou bâton de berger, voir l’article.

Monique ROSENBERG : Bâton de sommeil. Ed. Le Pont de l’épée, 1980.

Michel JOURDAN : Journal du réel gravé sur un bâton ; Ed. du Rocher, 1991 et 2003.

Un recueil de contes zen :

Deshimaru TAISEN : Le Bol et le bâton, 120 contes zen. Editions Retz, 1980, puis Cesare Rancillo, 1983, puis Albin Michel, 1995.

Des romans policiers :

Maurice ROLAND et André PICOT : Le Bâton dans la fourmilière. Paris, Librairie des Champs-Elysées, coll. Le Masque, 1967.

Jacques CHABANNES : Le Bâton dans la giberne. Paris, Fleuve noir, 1969.

Hamilton JOBSON : Retour de bâton. Paris, Librairie des Champs-Elysées, coll. Le Masque, 1971.

Des ouvrages politiques :

Robert VAUCHER : Quand le Maréchal Pétain prend son bâton de pèlerin ; Paris-Marseille, Ed. de la Presse française et étrangère, 1941.

Benito MUSSOLINI : Storia del bastone e della carotta (recueil d’articles publiés dans le Corriere della Sera entre 1940 et 1943) et traduits sous le titre : Histoire d’une année (le temps du bâton et de la carotte). Montreux, Ed. de l’Aigle, 1944.

Des dessins :

Jacques FAIZANT : Une vie de bâton de chaise ; Chez l’auteur et Editions du journal Le Point, 1986. Recueil de dessins de Jacques Faizant (1918-2006) parus dans le magazine Le Point en 1984-1986. Sur l’expression « une vie de bâton de chaise », voir l’article.

Article proposé par Laurent Bastard. Merci :idea:

LA CANNE DANS LES TITRES DE LIVRES


2010
07.28

Il existe de nombreux titres de livres où figurent les mots « bâton » et « canne ». En voici une petite liste, non exhaustive, qui ne concerne que les ouvrages de type littéraire.

Commençons par la canne et par ordre chronologique.

Alfred de VIGNY : La vie et la mort du capitaine Renaud ou la Canne de Jonc. C’est le titre du livre III de Servitude et grandeur militaire (1835). Vigny (1797-1863) y évoque la personnalité droite du capitaine Renaud, surnomme « la Canne-de-Jonc » parce qu’il s’appuie toujours sur elle à la suite d’une blessure. Nombreuses éditions jusqu’à nos jours. Texte consultable aussi sur books.google.fr

Emile de GIRARDIN (Mme) : La Canne de M. de Balzac (1836). Delphine Girardin (1804-1855) est l’auteur de ce petit ouvrage consultable sur wikisource.org, gallica et books.google. L’énorme canne de Balzac possède des propriétés mystérieuses (voir l’article).

Lewis CARROLL : La Canne du destin. Publié en 1849 par le tout jeune écrivain anglais (1832-1898), ce conte a été réédité en 1996 aux Editions de l’Herne.

Jules CLARETIE : La Canne de M. Michelet, promenades et souvenirs ; Paris, Editions Conquet, 1886. Le journaliste, écrivain et académicien Jules Clarétie (1840-1913), effectue une promenade nostalgique autour de Paris, tenant en main la canne de Jules Michelet, que lui a offert sa veuve. Les épisodes tragiques de la guerre de 1870 lui reviennent en mémoire ». Texte complet sur gallica.

Henri de REGNIER : La Canne de jaspe ; Paris, Editions du Mercure de France, 1897. H. de Régnier (1864-1936), romancier et poète, y invite le lecteur à parcourir son livre « page à page, comme si, du bout de ta haute canne de jaspe, Promeneur solitaire, tu retournais sur le sable sec de l’allée un scarabée, un caillou ou des feuilles mortes ». Texte complet sur le site gallica.

Eugène MARSAN : Les Cannes de M. Paul Bourget ; Paris, Editions du Divan, 1909. Réédité en 2009 par L’Editeur singulier. L’écrivain et journaliste Eugène Marsan (1882-1936) y analyse la collection de cannes de Paul Bourget, autre écrivain (1852-1935), pour en tirer des conclusions sur la personnalité de ceux qui portent cet accessoire d’élégance. Texte complet sur le site www.miscellanees.com

François BOTT : Radiguet, l’enfant avec une canne ; Paris, Flammarion, 1995 et Gallimard, collection Folio, 2003. F. Bott, journaliste et romancier, y dresse la biographie de Raymond Radiguet, l’auteur du Diable au corps (1903-1923).

D’autres titres :

Vahé KATCHA : La canne ; Paris, Julliard, 1963. Vahé Katcha (1928-2003), scénariste et écrivain, a adapté ce livre pour la télévision en 1972.

Mireille OBLIN-BRIERE : La Canne blanche ; Toulouse, Editions Privat, 1981. L’auteur retrace la vie de G. d’Herbemont et des aveugles.

Pierre Antoine PERROD : L’homme à la canne ; Lyon, Editions Jean Honoré, 1983. Reportage sur le milieu des fabricants, commissaires-priseurs, politiciens locaux.

Raymond LA VILLEDIEU : La canne et le tambour ; Paris, Ed. Jacques-Marie Laffont chez Henri Veyrier, 1983. Evocation des conscrits en Ardèche.

Louis BERIOT : La canne de mon père ; Paris, Ed. Jean-Claude Lattès, 1986. Autobiographie de Louis Bériot, journaliste de radio et de télévision. Son père, blessé durant la guerre de 1914-1918, portait une canne pour marcher et commander. Du livre a été mis en scène un téléfilm en 1999, avec notamment Bernard Le Coq et Fanny Cottençon.

Jean GRANGEOT : La Canne aux rubans, une vie hors du commun ; Levallois-Perret, Ed. Manya, 1992. Sous ce titre, Jean Grangeot (1926-1994) raconte la vie du compagnon charpentier Adolphe Bernardeau (1867-1952) à partir des souvenirs manuscrits qu’il a laissés.

Michéle LAURENCE : Le jeune homme à la canne ; Paris, L’Harmattan, 2009. Pièce de théâtre où intervient Raymond Radiguet.

Abdelhaq LAKLALECH : Entre la canne et le gourdin ; Paris, Ed. Le Manuscrit, 2010. L’éditeur explique le titre : « La société marocaine, tiraillée entre modernisme et tradition, évolue entre « la canne des prêcheurs » et « le gourdin des décideurs ».

Des romans policiers :

Jean POTTS : L’homme à la canne ; Paris, Presses de la Cité, collection Mystères, 1958.

Pierre LUCAS : La dame à la canne ; Paris, Presses de la Cité, coll. Police des moeurs, 1983.

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :-)

LE CUDJEL PLAY, UN JEU DE BATON ANGLAIS, EN 1809


2010
07.03

ean-Baptiste GALLET fut fait prisonnier par les Anglais durant les guerres napoléoniennes. En 1809, il était cantonné à Wincanton, bénéficiant d’un régime de liberté surveillée et restreinte, sous cautionnement. Il a rapporté cet épisode de sa vie dans ses « Souvenirs d’un prisonnier de guerre en Angleterre », publiés en 1846 dans la Revue de Rouen et de la Normandie, littéraire, historique, industrielle.

Lorsqu’il aborde les coutumes anglaises, il en vient à parler du « cudjel play » ou jeu de bâton, qui se pratiquait avec une violence qui le révolta…

« Enfin, une coutume qui remonte au moins aux invasions saxonnes, si toutefois elle ne descend pas des Bretons primitifs, c’est le « cudjel play », jeu de bâton, espèce de joute qui conserve bien le caractère de barbarie des siècles anciens. Cette joute a lieu dans les fêtes publiques ; c’est un spectacle qu’on donne au peuple, et dont les Anglais, et surtout les Anglaises, sont fort avides.

Sur un théâtre en plein air s’avancent deux jouteurs, assistés d’un ou deux constables. Leur main droite est armée d’un bâton de deux pieds, et leur bras gauche garni d’un coussin, depuis l’épaule jusqu’au coude. Il faut, pour vaincre son adversaire, lui porter à la tête un coup qui fasse jaillir le sang. Il est permis de le frapper ailleurs, pour l’affaiblir et tâcher de lui faire baisser le bras gauche, derrière lequel celui-ci cache sa tête tant bien que mal ; mais il n’y a que les coups à la tête qui comptent.

Loin d’offrir les poses gracieuses et académiques de l’escrime ou les attitudes martiales et vigoureuses du pugilat, cette lutte a quelque chose d’ignoble, par la position gênée des jouteurs pour cacher leur tête derrière le bras gauche, et leur sautillement continuel pour s’élever au-dessus de l’obstacle qui leur masque la tête de leur adversaire.

Le combat débute par une poignée de main, et ce souhait mutuel : God keep your eyes, « Dieu conserve vos yeux » ; parce qu’un coup de bâton peut vous enlever un oeil. Il ne cesse que lorsqu’un des constables prononce le mot blood, « du sang » ; alors le vaincu se retire et il est remplacé par un nouveau champion ; le prix est adjugé à celui qui aura cassé le plus de têtes.
Pourrait-on croire qu’un peuple policé prenne plaisir à pareil spectacle dans le XIXe siècle ? Pourrait-on croire, surtout, que les femmes y assistent avec enthousiasme ? J’en ai pourtant entendu s’exprimer ainsi : What a noble play ! « Quel noble divertissement ! » ; « Que Billy s’est bien comporté ! Il a cassé sept têtes avant d’avoir la sienne cassée ! »
Il est aussi fait allusion à ce jeu brutal dans un roman de Fenimore COOPER (1789-1851), intitulé « Wyandotté » (1843). Michel, un Irlandais, s’entretient avec un Indien nommé Nick. Ce dernier lui dit qu’il scalpe ses victimes. L’Irlandais réplique : « On se donne souvent des passe-temps où les batailles jouent un bon rôle. Mais nous aimons à taper sur la tête et non pas à l’écorcher. – C’est votre mode ; la mienne est de scalper. Vous tapez, j’écorche. Lequel est meilleur ? – Ah ! le scalpage est une horrible opération ; mais le jeu de bâton vient nettement et naturellement. »

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :roll:

LE JEU DES BATONS AU DERBY D’EPSON, PAR ALEXANDRE DUMAS (1857)


2010
07.02

Le prolifique Alexandre DUMAS lança une revue intitulée « Le Monte-Cristo, journal hebdomadaire de romans, d’histoire, de voyages et de poésie, publié et rédigé par Alexandre Dumas, seul ». Dans le numéro 10 du 25 juin 1857, sous le titre « Causerie avec mes lecteurs », il décrivit l’atmosphère du Derby d’Epson, grande course de chevaux en Angleterre. Dumas s’étonne que l’on y pratique, en pleine foule, des jeux qui peuvent s’avérer dangereux, dont le jeu des bâtons :

« Il y a deux jeux privilégiés aux courses d’Epson, et qui s’établissent au beau milieu de la foule, sans s’inquiéter des torts graves qu’ils peuvent faire à la foule. C’est le jeu de l’arc et le jeu des bâtons. Le jeu de l’arc n’a pas besoin d’être expliqué (…)
Le jeu de bâtons consiste à abattre des poupées, des pelotes, des boites, des polichinelles, placés sur des baguettes fichées en terre et de trois pieds de hauteur.

On a douze bâtons pour six pence. Chaque bâton représente le tiers d’un manche à balai. On jette les bâtons comme on veut, en douceur ou à haute volée. Le joli, le plaisant, le suprême est d’atteindre avec les bâtons non seulement les baguettes, mais encore le marchand ou la marchande qui se tient derrière, saute en l’air, ou bondit à droite et à gauche, selon qu’il est menacé de face, à gauche ou à droite.

A l’arc, celui qu’on vise avant tout, c’est le malheureux gamin, qui court sans arme défensive aucune (…). Au bâton, c’est le marchand. Vous figurez-vous ces deux jeux au milieu d’une foule compacte. Un jour, les spéculateurs en plein vent d’Epson en arriveront à établir, au milieu de la foule, un tir au pistolet, comme ils ont établi des tirs à l’arc et au bâton, et certainement personne ne s’y opposera, pas même la police, qui est invisible, ne se mêle de rien, ne s’occupe de rien, n’existe pas. »

Article proposé par Laurent Bastard. Merci :wink:

LE BATON DES GUEUX, PAR JEAN RICHEPIN (1876)


2010
06.25

Bâton de vagabond

Jean RICHEPIN (Médéa 1849 – Paris 1926), poète, romancier et dramaturge, était une forte personnalité, un réfractaire, excentrique et un brin provocateur. Il le fut surtout par l’écrit, ne dédaignant pas les honneurs et en 1908 il fut élu académicien français.

Mais trente ans plus tôt, en 1876, il n’en était pas de même. Cette année-là il publie, selon ses termes, un « mauvais livre, une mauvaise action, un livre malsain » intitulé « La chanson des gueux ». Ses poèmes y évoquent la vie douloureuse des mendiants, vagabonds, titis parisiens, petits marchands, ivrognes, leur liberté contrainte ou choisie et leur triste univers. Les mots sont crus, souvent argotiques. Ce livre fut saisi pour outrages aux bonnes moeurs et Richepin fut condamné à un mois de prison et cinq cents francs d’amende !

Il y est souvent question de l’indispensable compagnon du vagabond : le bâton.

Dans le poème « Un vieux lapin », il décrit le vieillard : « Un pied nu, l’autre sans soulier, / Sur son bâton de cornouiller / Il fait plus de pas qu’un roulier. » Et dans « L’enfant de bohème », il évoque le bâton qui sert à tout, grâce à l’imagination de l’enfant :
« L’épine est en fleurs ; à l’épine blanche, / En me promenant, j’ai pris une branche, / J’avais emporté mon petit couteau, / Oh ! Oh ! / Avec mon couteau / J’ai coupé la branche / Bien haut. /
Je vais dans le ru pêcher à la ligne. / Beaux poissons d’argent, je vous ferai signe. / Voyez au soleil briller mon couteau, / Oh ! Oh ! Avec mon couteau / Je vous ferai signe / Dans l’eau. /
Quand je serai grand, pour gagner des sommes, / J’en ferai ma lance et tûrai les hommes / Pour fer elle aura le fer du couteau, / Oh ! Oh ! / Avec mon couteau / Je troûrai aux hommes / La peau./
Quand je serai vieux et la barbe blanche, / Pour béquille alors je prendrai ma branche. / Pour manche elle aura le bois du couteau, / Oh ! Oh ! / Avec mon couteau / Finira ma branche. / Hého !

Bâton de vagabond

Les illustrations de Ricardo Florès sont extraites de l’édition de 1913 chez Arthème Fayard.

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :roll:

LE BATON BLANC


2010
06.18

Nous retrouvons cette expression « Le bâton blanc » dans le Littré de 1880.

« Le bâton blanc se disait pour exprimer la déchéance, la défaite, la pauvreté.

• Adieu, ville peu courtoise Où je crus être adoré ; Aspar est désespéré ; Le poulailler de Pontoise Me doit ramener demain Voir ma famille bourgeoise, Me doit ramener demain Un bâton blanc à la main (RAC. Épigr. contre Fontenelle)

• C’est qu’alors un père pourrait, Pour punir son libertinage, Sevrer de tout son héritage, Chasser son gars comme un coquin, Et, le bâton blanc à la main, L’envoyer jouer à la paume, Glaner ou ramasser du chaume (2e Harangue des habitants de Sarcelles, dans CH. NISARD, Parisianismes, p. 19 (1740))

On peut voir à l’historique le bâton blanc mis entre les mains d’une garnison qui se rend ; l’exemple est d’Aubigné. »

…à ne pas confondre avec le bâton blanc des agents de police dont nous avons déjà parlé. FM

COUPS DE CANNES POUR UNE CANNE OUBLIEE


2010
06.18

Dans son recueil d’anecdotes intitulé « Aventures parisiennes avant et depuis la Révolution » (1808), Jean-Baptiste NOUGARET, dont nous avons déjà rapporté le récit des cannes trompeuses de Melchisedech (voir l’article), rapporte (p. 212-213) l’aventure survenue à un domestique nommé Labrie (il s’agit sans doute d’un surnom, l’intéressé devant être originaire de cette province). Elle met en scène un maître susceptible et très attaché à sa canne, « marque principale de sa dignité ».

« Un de ses camarades le fit entrer chez un ambassadeur. Dès qu’il fut installé chez cette excellence, on l’arma d’une grosse canne, en lui recommandant bien de ne jamais la quitter : il demanda pourquoi il devait si soigneusement porter un bâton ; l’on s’étonna de son ignorance, et on lui apprit que c’était la marque principale de la dignité de son maître. Labrie manquait souvent de mémoire. Soit que la canne l’embarrassât, soit qu’il ne pût se mettre dans l’idée de quelle importance il était à son maître qu’il la portât toujours, il lui arrivait quelquefois de l’oublier. M. L’ambassadeur s’en aperçut un jour en montant en carrosse, et ordonna qu’il fût à l’instant exclu de son service ; mais avant qu’on le mît à la porte, il obligea les deux autres laquais, qui s’apprêtaient à monter derrière la voiture, d’appliquer plusieurs coups de leurs cannes sur les épaules du délinquant, afin que la douleur lui rappelât l’instrument de son supplice, qu’il aurait dû avoir sans cesse entre les mains. »

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :idea:

LA CANNE DE « L’ESTIMABLE LE PROVENCAL »


2010
06.11

Collomp

Emmanuel COLLOMP était un compagnon cordier du Devoir, né à Comps (Var) en 1821. Reçu compagnon à Nantes en 1841 sous le nom de « L’Estimable le Provençal », il s’établit ensuite à Lorgues (Var). Républicain, il participa à l’insurrection de 1851 contre le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte et fut condamné à la déportation en Afrique, mais sa peine fut commuée un an plus tard en surveillance par la police. Elu municipal après 1870, il décéda à Lorgues en 1893.

Il est l’auteur de nombreuses chansons où il exalte le tour de France, la fraternité, le Devoir, etc. Il évoque souvent la canne, notamment dans sa chanson intitulée « Dernière volonté d’un compagnon », publiée en 1846 dans le « Nouveau chansonnier du Tour de France » (consultable sur Gallica). Voici le couplet où la canne fait l’objet des regrets du compagnon :
« O toi, ma canne, l’appui de mes vieux ans, / Depuis trente ans, tu suis partout mes traces ; / Te souviens-tu d’avoir dessus les champs / Pu disperser une troupe de lâches. / En ce temps-là mon bras était nerveux, / Et la portait avec toute assurance. / Avant que de m’éloigner de ces lieux, / Objet chéri, reçois le tendre adieu / Du Compagnon du tour de France. »
La canne est alors considérée comme une arme qui a « dispersé une troupe de lâches ».
Elle l’est encore dans la chanson intitulée « L’Esponton », c’est-à-dire le compagnon radié pour faute. Collomp y exprime les regrets du compagnon rejeté qui accepte sa peine :
« Adieu, adieu, canne charmante ; / Avec toi souvent j’ai chassé, / Dessus l’aimable Tour de France, / Ceux qui venaient pour m’oppresser. / J’ai su défendre avec courage / Contre l’ennemi ce beau nom / En récompense, je m’engage / Aujourd’hui à être fait esponton. »
Mais en 1867, lors de la nouvelle édition de son chansonnier, les moeurs sont devenues plus pacifiques et Collomp appelle désormais à la fraternité entre les compagnons. Il modifie donc son couplet en ces termes :
« Adieu couleurs, couleurs brillantes, / Votre éclat ne me frappe plus ; / Je ne vous verrai plus flottantes, / Car mon crime me rend confus ; / Et toi ma canne de voyage, / Objet chéri du compagnon ; / Malgré ta taille et mon courage, / Toi, tu seras l’appui de l’esponton. »
La canne offensive, qui chasse l’ennemi, est devenue une canne de voyage.

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :)

UNE CANNE D’ESPION ALLEMAND, PAR ALBERT DE POUVOURVILLE (1932)


2010
06.07

Pouvourville

L’officier Albert PUYOU, comte de POUVOURVILLE, né à Nancy en 1862 et mort à Paris en 1939, est connu pour avoir publié à la suite de son affectation en Indochine plusieurs ouvrages sur le taoïsme. Mais il est aussi l’auteur de livres sur l’opium, l’art indochinois, ainsi que des ouvrages à caractère patriotique, publiés après la Grande Guerre.

L’un d’eux, intitulé « A.29 Agent secret – Histoires vécues » parut aux Editions Baudinière en 1932. Il relate les missions d’espionnage à la frontière franco-allemande, en Alsace et Lorraine, de Jacques Aubain (qui est peut-être Pouvourville lui-même). Le chapitre intitulé « La vocation » met en scène Aubain et un officier allemand, l’oberleutnant Hermann von Langstadt, issu d’une vieille famille française protestante émigrée, qui se fait appeler le comte Armand de Longueville, car telle était son nom français au XVIIe siècle. Aubain et Longueville sont chargés par leurs gouvernements d’effectuer des opérations de repérage des bornes frontières. Mais lors d’un déplacement au mont Donon, Aubain est intrigué par l’attitude de l’Allemand, qui utilise sa canne d’une drôle de façon…

« Le chemin est dur et caillouteux, dit l’Allemand en s’arrêtant un instant. Aussi, en guise de cheval, j’ai emporté une canne que j’ai trouvée à Velléda. Vous auriez bien dû faire comme moi.
Et il montrait son bâton, un alpenstock verdâtre, lisse et assez court, terminé par une forte pomme ronde.
- Je n’y ai pas pensé, répliqua Aubain. Et puis il n’y a guère que 1000 mètres au Donon : ce n’est pas le mont Blanc.
- A vous l’honneur, dit plaisamment Longueville, en faisant avec son bâton le geste de présenter l’arme en laissant le Français passer premier. (…)
Comme il se trouvait ainsi à une courbe violente, il vit l’Allemand porter sa canne droit devant lui, comme s’il eût voulu prendre une ligne de mire. Trois fois, et toujours en des points découverts, le manège se renouvela : Ah ça ! qu’est-ce qu’il peut bien faire avec sa canne ? se dit Aubain qui était sur ses gardes. (…) Mais du coin de l’oeil, il surveillait son compagnon, qui ne tenait pas en place, et arpentait de bout en bout l’étroite plate-forme. Deux fois de suite, il le vit relever sa canne à hauteur de l’oeil, vers l’ouest. Alors il n’y tint plus :
- Ah ça ! mon cher collègue, dit-il en se levant, me direz-vous ce que vous faites en brandissant ainsi votre canne aux quatre coins de l’horizon ?
- Ah ! dit Longueville, légèrement interloqué. Vous avez remarqué ?
- Oui certes, et ça vous arrive assez souvent pour que…
- Mais, coupa l’Allemand, si vous avez remarqué ça, avez-vous remarqué que le pays est extrêmement giboyeux ? A chaque instant nous faisons partir un lièvre ou lever un coq de bruyère. Alors instinctivement j’épaule mon bâton comme un fusil. Geste machinal de chasseur.
- Tout à fait, dit Aubain. Je n’avais pas vu. Excusez-moi.
Mais à part lui : – Toi, mon brave, tu me prends pour plus bête que je ne suis. Mais tu ne me mettras pas dedans. Et j’en aurai le coeur net. »
Aubain feint donc, un peu plus tard, de se tordre la cheville et demande à l’Allemand de lui prêter sa canne pour marcher plus à l’aise.
« - Ca fait mal, grogna-t-il. Je vous demanderais bien votre bras, mais ce sacré sentier est si étroit qu’on n’y tient pas à deux de front. Mais, au fait, prêtez-moi donc votre canne. Elle ne vaudra pas votre bras, sans doute. Mais ce sera mieux que rien.
M. de Longueville eut un imperceptible mouvement de recul ; mais, se ravisant immédiatement, il tendit sa canne :
- Pardonnez-moi. J’aurais dû vous l’offrir tout de suite.
Et la descente recommença, sans que l’Allemand se retournât une seule fois. En saisissant la canne, Jacques Aubain fut surpris de la sentir incroyablement légère, pour un bâton de montagne surtout.
- Légère ! grommela-t-il. Trop légère. Mais c’est donc qu’elle est creuse ! et si elle est creuse…
Et tout en marchant il malaxait l’objet et tourmentait vigoureusement la pomme. Il sentit tout d’un coup qu’elle tournait. Il aida le mouvement. Il y avait un pas de vis intérieur. Aubain dévissa entièrement la pomme et la mit dans sa poche. Sans baisser la tête, il glissa son doigt dans l’intérieur de la canne : il fut presque tout de suite arrêté par une surface froide et lisse :
- Un verre ! songea-t-il. Et épais encore ! Mais alors…
Et, à un tournant, ayant laissé M. de Longueville s’engager dans le lacet inférieur, il porta à ses yeux le pommeau. La canne était entièrement creuse. Et il aperçut, comme s’ils étaient à dix pas, les toits de l’hôtel Velléda, qui étaient encore à plus d’un kilomètre. La canne de M. de Longueville n’était pas une canne. C’était une longue vue.
Jacques Aubain pâlit et serra les dents. Mais il continua de descendre, et, tout en descendant, rajusta la pomme en haut du bâton. Enfin ils arrivèrent à la courte prairie du col et à la porte de l’hôtel. Jacques Aubain tendit la canne à son propriétaire :
- Merci, dit-il laconiquement.
- Elle est solide et vous a été utile, n’est-ce pas ?
- Pour utile, repartit Aubain qui ne put se retenir, c’est une canne utile. Mais pour solide, ce n’est pas une canne solide. Je n’en ai jamais vu, au contraire, dont l’intérieur fût aussi délicat.
Et, cessant subitement de boiter, il passa, raide et droit, devant M. de Longueville rouge jusqu’aux cheveux, et rentra dans sa chambre. »

Article rédigé par Laurent Bastard. Merci :)