« AVEC CELA ON N’A PEUR DE PERSONNE »

Petite occurrence littéraire sur le bâton en tant que moyen de défense, encore au début du XXe siècle. Il s’agit d’une nouvelle de Jean de NIVELLE, pseudonyme de Charles Alfred CANIVET, né à Valognes (Manche) en 1839, y décédé en 1911.

Cet auteur, journaliste, poète et romancier, publiait sous son pseudonyme dans la revue « Le Mois littéraire et pittoresque ». L’extrait qui suit se trouve dans sa nouvelle « Deux retours d’Islandais », dans le n° 76 d’avril 1905.

Le narrateur est un peintre venu à Paimpol. Après avoir passé la journée à la campagne à peindre à l’ombre de son parasol, il range son matériel et s’en retourne à la ville. Il se sent suivi, puis il est interpelé par un individu hirsute, pieds nus, qu’il pense être un vagabond. Lui répondant, il lui dit qu’il est peintre. L’autre reprend en lui disant qu’il peint aussi la coque des navires :

« Seulement, ajouta-t-il avec une sorte d’éclat de rire muet, il nous faut des pinceaux au moins aussi longs que le bâton sur lequel vous vous appuyez.

Il montrait du doigt le manche de mon parasol, armé au bout d’un solide cône d’acier, et qui de temps en temps sonnait sur la rocaille.

- Avec cela, dis-je en le lui rapprochant du visage et d’un ton un peu bravache, sans raison d’être, avec cela serré dans une main vigoureuse, on n’a peur de personne et l’on ne craint pas les mauvaises rencontres. »

La suite nous apprend qu’en fait de vagabond, il s’agit d’un marin qui revient au pays après une campagne de pêche en Islande, et qu’il n’y avait rien à en craindre mais beaucoup à apprendre.

Article rédigé par Laurent Bastard, merci :)

1 comment on this post.
  1. Ch. CANIVET:

    Petite précision car il ne faut pas toujours se fier à ce qui est sur le net ;) : Charles Canivet est décédé le 28/11/1911 à son domicile parisien du 13 rue de Savoie dans le 6ème

    ***

    Autre combat de canne dans son roman LA NIĒCE DE L’ORGANISTE publié à Paris, Éd. Plon, Nourrit et Cie, en 1885, sous son nom de plume Jean de Nivelle, précédemment publié en roman-feuilleton, sous son propre nom, dans Le Journal du Loiret du 10 septembre au 27 octobre 1883

    Pour résumer l’oeuvre, c’est l’histoire d’une rivalité entre deux hommes, un organiste (Hans Taubels) et son élève (Daniel, le narrateur). Problème : le maître est jaloux du talent naissant de son élève et de l’amour également naissant entre sa pupille (sa nièce Marguerite) et ledit élève. La scène suivante intervient alors que le maître a mis fin aux leçons, interdit sa maison à son ancien élève et promis la main de sa nièce à une de ses connaissances (Staaff). Mais, malgré l’interdit, le narrateur, accompagné d’un de ses amis (Perlipoupette, le musicien de rue) tente de revoir Marguerite et se fait surprendre un soir

    Extrait :

    Alors je vis un spectacle que je n’oublierai de ma vie.

    Dans l’embrasure de la fenêtre, Marguerite était debout, éclairée par la lampe qu’elle tenait d’une main, le plus près possible de son visage, pour le mettre en pleine lumière, en même temps qu’elle portait l’autre à ses lèvres, et que son bras s’arrondissait dans le gracieux geste d’un baiser dont le son arriva jusqu’à mes oreilles.

    Puis la fenêtre se referma, la lumière s’éteignit, et tout rentra dans l’ombre silencieuse.

    Mon cœur battait dans ma poitrine à la rompre. Je succombais presque sous le poids du bonheur, et je me serais volontiers jeté dans les bras de Perlipoupette, si le bruit d’un ricanement sec et voisin ne fût venu nous faire tressaillir l’un et l’autre, en même temps que deux formes humaines, sortant de l’ombre, se dirigeaient vers moi avec des gestes menaçants.

    La solitude des Foteaux ne tarda pas à nous être expliquée; nous nous trouvions en présence de Taubels et de Staaff.

    L’organiste, redressant sa longue taille tendait en avant son grand bras maigre prêt à me saisir. L’autre, une canne de jonc à la main, s’avançait également devant moi, et tous deux, à tour de rôle, répétaient :

    - Enfin, enfin, nous le tenons.

    D’un bond nous fûmes à terre. Perlipoupette saisit vivement sa trique, qu’il avait déposée contre la muraille; et, me faisant passer derrière lui avec une force irrésistible, il assujettit l’arme à son poignet à l’aide de la lanière de cuir tordue qui rendait tout désarmement impossible et se mit aussitôt en état de défense.

    Les autres, comme intimidés, n’avançaient plus et délibéraient. Le vieux, tête nue et solidement arc-bouté sur ses jambes, leur en imposait. Tout à coup, Taubels prit la parole :

    - Ce n’est pas à vous que l’on en veut, dit-il, Perlipoupette; ainsi, rangez-vous et permettez-nous d’arriver à portée de ce bandit.

    Je crus devoir intervenir :

    - Monsieur Taubels, dis-je, il n’y a de bandits ici que ceux qui s’embusquent pour attaquer les gens, et quel que soit votre compagnon, je suis de taille à lui répondre. Ainsi, partez, éloignez-vous d’ici, en compagnie de ce brave homme qui veut me défendre, et nous resterons seuls, Staaff et moi, peut-être trop longtemps à son gré.

    Sans doute, l’énorme différence de force musculaire qui existait entre Staaff et moi, fit que cette idée sembla lui sourire, car il se tourna du côté de son compagnon qui n’attendit pas longtemps pour lui répondre :

    - Faites ce que vous voudrez, Taubels, et allez au diable si le cœur vous en dit; quant à moi, je me charge de ces deux vermines.

    Et la canne durement serrée entre ses cinq doigts, il marcha droit sur Perlipoupette qui, tout en observant ses mouvements, disait :

    - Éloignez-vous, de grâce, Monsieur Taubels, car je serais désolé de vous atteindre quant à cette tête carrée, s’il fait encore un pas, il verra ce que pèse une bonne trique dans la main du vieux Perlipoupette.

    Et comme j’essayais d’avancer, à mon tour et au-devant de Staaff, il me repoussa une seconde fois violemment et reculant lui-même, sans perdre de vue son adversaire :

    - Plus loin, dit-il, Monsieur Daniel, allons plus loin; il ne faut pas que tout ce vacarme qui va se faire ici parvienne aux oreilles de la mignonne.

    Il recula ainsi de deux cents pas environ, tenant l’œil ouvert et prêt à toute surprise puis, lorsqu’il crut la distance assez grande, il frappa violemment le sol du pied, comme dans une salle d’armes, et retroussant sa manche avec un geste empreint d’une aisance inimaginable :

    - Et maintenant, dit-il, on verra bien si je bouge d’une semelle.

    Taubels, que cette audace sans forfanterie gênait, n’eût pas mieux demandé que de disparaître; mais le vin était tiré, il fallait le boire et partager le sort de Staaff.

    Celui-ci, comme fatigué d’attendre si longtemps, tout d’un coup s’élança, faisant tournoyer sa canne avec une vélocité prodigieuse, puis, arrivé à portée, il fit une ou deux feintes rapides et je crus, un instant que son arme s’abattait en sifflant sur le crâne du vieux; mais on n’entendit que le bruit sec du bois contre le bois; la canne de Staaff avait rencontré la trique du troubadour qui ne riposta pas.

    - Il est encore temps de s’en aller, dit-il avec un sang-froid superbe, en attendant que la colère me gagne. Dites cela à votre ami, M. Taubels, car dans quelques instants, je ne répondrai plus de moi.

    Il fut interrompu par une attaque nouvelle qui eut le même sort que la première et qu’il subit, comme il l’avait dit, sans rompre d’une ligne.

    Staaff soufflait comme un bœuf et poussait des grognements rauques, furieux de voir ce vieillard le tenir en échec et de me sentir en sûreté derrière lui. Vint un moment où n’y tenant plus, il se mit à objurguer Taubels, lui demandant ce qu’il faisait là, regardant la lutte sans y prendre part.

    Alors, tous deux, en même temps s’élancèrent; mais presque au même instant, la canne de Taubels volait par dessus la muraille du couvent et l’organiste désarmé fléchissait sous la violence du coup, puis reculait comme s’il eût vu, sur sa tête, la trique de Perlipoupette.

    L’attaque de Staaff n’avait pas été plus heureuse que les deux précédentes, et maintenant qu’il se sentait seul, la contenance hardie du vieux et son incroyable adresse lui donnaient à réfléchir.

    Malheureusement pour lui, la colère avait fini par gagner le vieux troubadour, qui maintenant, travaillait pour son compte. C’était au tour de Staaff de se tenir sur ses gardes, mais ce ne fut pas long. Au bout de quelques secondes, sa canne prenait la route qu’avait suivie celle de Taubels et Perlipoupette, saisissant sa trique par le gros bout, lui cinglait le visage d’un coup de lanière qui arracha au Badois un cri de douleur.

    - Voilà pour une première fois, dit-il, mais gare à la seconde.

    Et me prenant par le bras, il passa tête haute entre ses deux adversaires désarmés, salua respectueusement Taubels, sans perdre de vue Staaff qui pouvait se jeter sur lui à l’improviste, puis se dirigeant vers l’endroit où nous nous étions arrêtés d’abord, il ferma sa boite à musique toute grande ouverte sur le bord du chemin et la passa sur son dos, comme si de rien était, en bandoulière.

    Quant à Staaff, il écumait, et nous l’entendions de loin, vomissant toutes sortes d’injures, au milieu desquelles mon nom revenait de temps en temps, accompagné de menaces à mon adresse, et il finissait par dire qu’il saurait me retrouver, un jour ou l’autre, avant qu’il fût bien longtemps, et que Daniel payerait, au centuple, le coup de lanière qui venait de lui déchirer le visage.

    On ne voyait plus une lumière dans les bâtiments du couvent, où tout se trouvait de nouveau plongé dans un morne silence.

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